L’INVITATION


La joie de l'ouvrier invité à un week-end chez son patron ne dure pas. À peine arrivé, on lui fait revêtir l'habit du jardinier, ou du déménageur selon l'occasion, s'il ne finit pas en plus à l'office pour préparer les petits-fours. Le directeur aimable ayant su faire croire à son subordonné que sa valeur exceptionnelle méritait qu'il partage le dîner.

Les petites discussions entretenues depuis une semaine, sur le ton du copinage, entre deux bureaux, au hasard des couloirs, n'auront servi qu'à noyer le poisson.

L'ouvrier s'est fait prendre à son propre jeu.

Ses idées sur le monde, sa franche fidélité avouée à l'esprit de l'entreprise, son espoir de l'éprouver, auront été écoutés. Lui qui ne cherchait qu’à être entendu.

Le chef cynique ne cherchant que quelque zélé pour économiser les frais d'un déménagement. C’est une histoire vieille comme le monde.

Mon envie, jeune loup, de trouver une meute digne de mes attentes m'aura ce soir fait vivre la même déconvenue que l'ouvrier.

Sauf que j'y risquais quelques côtes cassées, pour le moins.


Rêvant à cet âge de relations saines et franches, entier dans mes choix, je n'espérais au fond que de pouvoir prouver mon amitié, ma fidélité au clan. Et surtout au chef de meute. Ayant beaucoup déçu mon père, je cherche depuis désespérément à retrouver la confiance perdue, la joie d'être reconnu. Je suis prêt pour cela à engager ma vie s'il le faut. Je ne rêve que d'un regard, d'une caresse sur ma tête d'enfant et du bonheur que me procurerait un compliment venu d'en haut. Accompagné bien sûr du large sourire de fierté du père présentant le fils aux amis de la famille.

C'est là toute ma force, ma détermination et ma plus grande faiblesse.


Quand les deux mecs sont entrés, tout à l'heure dans le bar de nuit, tous les clients et les filles au comptoir se sont figés. Le patron aussi.

Venu là attendre mon chef, ami aussi du patron des lieux, je suis arrivé trop tôt au rendez-vous. Le chef de meute voulait me présenter à la famille ! C'est ce qu'il m'avait dit, c'est ce que je croyais. Jusqu'à ce que je comprenne, trop tard, que le tenancier m'a accueilli trop gentiment. Cette partie de baby-foot puait dès le début.

Ce mec m'attendait comme le messie, moi qui ne l'avais jamais vu.

À force je devrais le savoir, la nuit il n'y a pas de douce amitié.Que des possibilités.

L'ambiance est tendue, l'air électrique, les gestes mesurés, secs, efficaces.

La partie de baby-foot, prétexte à faire connaissance, n'est plus vraiment un jeu.

Le sport n'a plus rien avoir avec l'histoire qui se joue ici. Chaque but marqué dévoile la façon et l'esprit du joueur, ce qui nous servira, tout à l'heure. Face à face, tous les sens en éveil, prêtes à bondir sur l'adversaire, les deux équipes se jaugent.

Qui du vicieux qui envoi par surprise la balle au fond des buts ou du franc gaillard certain de sa force et de sa vitesse aura le dessus ? Nous en saurons plus quand la bagarre aura commencé. Pour l'instant je me tiens à distance des barres en fer aux poignées de bois qui pourraient bien servir, poussées violemment, à me blesser au bas-ventre. Je joue. Intensément. Je cherche à inquiéter mon futur ennemi par quelque coup savant pour le faire douter de l'issue. Sans dévoiler ni mon jeu ni mes capacités. Le gars est décidé, agressif, cynique et musclé. Je sens sa force terrible à travers les coups de boutoir qui déplacent inexorablement le baby-foot vers le mur.

Je n'ose pas affronter encore son regard et ne fixe que la balle et ses mains. Tant qu'il les tient posées, agrippées aux poignées finalement tout va bien. Un coup d'oeil au patron des lieux, mon partenaire dans cette partie dangereuse, aux prises  maintenant avec le deuxième larron, et me voilà seul tout à coup. Il respire la peur et ne servira à rien quand les coups vont pleuvoir. Je décide alors de plonger mon regard dans les yeux du costaud face à moi, qui à ce moment ne suit plus que la balle.

Je choisis cet instant, court mais suffisant, pour attraper une queue de billard rangée au râtelier du mur où nous sommes acculés. Mon costaud, si certain de l'issue, si content de sa facile victoire contre un peureux et un indécis, s'est piqué au jeu et encourage son ami à marquer le but. Craignant de lui transpercer la gorge avec le nez de la queue de billard, je me contente de lui heurter violemment la pomme d'Adam avec le caoutchouc du cul. Il s'étouffe dans un râle.

Profitant de la surprise des deux autres qui n'ont rien vu je pousse de toutes mes forces le lourd meuble de bois aux barres de fer. But !

Je n'ai pourtant pas le temps de savourer ma victoire, vainqueur poursuivi par ses fans et ceux de l'équipe adverse. La suite est incertaine, l'affreux et son lieutenant vont sûrement se remettre vite et vont me massacrer.


Je viens de faire le ménage dans une histoire qui ne me regarde pas, par souci de prendre soin de l'ami du chef de meute. Qui ne viendra pas, je suis un idiot.

Fidèle à mon père, je défends ses amis. Incapable de prendre une décision, j'espère à la suite favorable. Très vite mon esprit se forge une idée.

Si le chef, qui m'aime comme on aime son fils, je ne peux en douter un instant, m'a envoyé là, c'est sûrement un cadeau pour moi.  L'occasion rêvée de prouver mon indéfectible fidélité de loup de meute.

Le patron du bistrot est infréquentable, mon vieux le sait et à dû lui monter une embrouille. Je le comprends tout à coup. Les deux gars du baby-foot sont des gars du vieux ! Je viens de les reconnaître.

Par deux fois je les ai croisés sortant du repère du clan où je traîne depuis quelques jours. Eux ne m'y ont pas vu, ils ne me connaissent pas.

Je ne suis ici que pour noyer le poisson, envoyé comme l'ami, comme le sauveur, comme un cadeau, un présent de bonne volonté. Le bistroquet a demandé de l'aide au chef, se sentant menacé sûrement, après quelque mauvaise décision.

Sauf que pour que tout soit bien joué, que le patron du bar de nuit n'y voit que du feu, ni mon costaud ni moi ne devions être au courant !

Le chef de meute aime les jeunes loups et leur innocence, leurs coeurs purs et leur fidélité imbécile. Il a poussé sur la même chasse deux pions en même temps.


Le costaud va me tuer à coups de poing.

Il me faut choisir, vite, un camp.

Je n'ai été invité à cette charmante soirée que pour le déménagement. Je bondis sur l'aubergiste, maquereau à ses heures, et lui assène un fort coup de pied à la tête, alors qu'il tentait à quatre pattes de disparaître sous le billard, poursuivi par le lieutenant.

Le costaud qui me tient maintenant par une épaule, prêt à m'exploser la tête d'un coup de tête reste interdit, comme moi, à la vue du revolver qui tombe alors du costume du mec. C'est le grand froid. Ils ne sont venus que pour casser un peu, faire peur et foutre le bazar dans le bordel, jeunes loups sans armes, sûrs de leurs muscles.

Le mystère reste entier, suspendu, pourquoi ce mec, armé pourtant, n'a pas bougé ?

Une fille ramasse l'arme et me la tend, je suis l'ami après tout.

Je la pousse, elle et l'objet assassin dans l'arrière-boutique, me retourne et fait front. Les deux jeunes loups hésitent, j'en profite pour finir d'exploser la figure pas aimable du costumé, à coup de pied. Puis, tel un césar, d'un pas lent et majestueux, je me dirige vers la caisse, mort de trouille à l'idée que les loups peuvent d'un coup sortir de l'hypnose. Je l'ouvre, prends les billets qui s'y trouvent, interpelle les deux

braves petits et fait une joyeuse distribution. Merci de votre visite, à bientôt, vous êtes ici chez vous, revenez quand vous voulez !

Le costaud semble pour l'instant avoir oublié le coup de canne de billard, pas pour longtemps. Je sors juste après eux, sans qu'ils ne me voient, les poches pleines moi aussi de l'argent volé, profitant de la grande discussion dans laquelle ils se sont lancés.

Je disparais au coin de la première rue sombre comme ils rentrent à nouveau dans le bar. Ils sont venus pour tout casser, ils vont tout casser, un point c'est tout.


Demain j'irais remercier mon vieil ami, mon père adoptif, pour sa gentille et profitable invitation. Si aucun client, aucune fille n'avoue au maquereau que le coup de pied qui l'a assommé, sa tête rebondissant sur les lourds pieds du billard, venait de moi, le vieux sera content. La farce aboutie il pourra même s'offrir le luxe d'aller boire un

verre chez son protégé ! Si on lui reproche alors de n’avoir pas envoyé assez de renfort, il lui suffira de dire que j’ai manqué à mon devoir.

Mauvais fils pour l’éternité, j’en ai pris mon parti finalement.

La nuit, les jeunes loups, n'ont pas d'ami. Pas de père non plus.






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