GRAVITÉ
Le coup de barre porté à ma tempe m'envoie direct au sol.
Les yeux grands ouverts pourtant, je n'y vois plus rien.
Je décide de ne plus bouger.
Attendre, calmer mon coeur qui accélère et m'empêche d'entendre. Le flux du sang qui bouillonne dans les vaisseaux du crâne fait un bruit assourdissant. Attendre, entendre, écouter le bruit des pas dans le gravier de la cour, des cris, des ordres.
Ne pas se laisser surprendre par le prochain coup. L’homme s'approche de moi.
Attendre encore un peu, arrêter ou éviter le deuxième coup. Hésitant à finir la besogne, ou désireux de s'amuser un peu, il commence par un coup de pied au ventre. Du pied à la cuisse, de la cuisse aux parties, il n'y a qu'un pas, il n'y a qu'un bond. J'escalade la jambe, et maintenant debout et aveugle serre tant que je peux dans ma main droite, à les écraser, ses bijoux de famille. Du bras gauche, profitant de la demi seconde de surprise je repousse violemment, d'un coup de poing au thorax, le mec hurlant. Je me méfie de ses bras, de ses mains que je ne peux voir.
Il tombe, je l'entends.
Deux pas en arrière, un grand silence tout à coup, plus rien ne bouge dans la cour.
Je ne trouve rien de mieux à faire qu'à rester là, debout, idiot, aveugle.
Je n'espère plus rien. J'attends le coup fatal.
J'entends mon bonhomme qui se relève en grognant, c'est la fin. Je reste pourtant les bras ballants le long du corps. Je souris, j'en suis sur, je souris.
Le visage en pleine lumière sous le phare de la cour intérieure de la boite de nuit, je dois avoir l'air heureux !
Il faut dire que je n'ai plus peur, tout d'un coup.
J'entends le chef de bande gueuler un ordre. "Laisse le". La paix où je me trouve lui à plu. Sauvé ! Quelques jours après, il me fera savoir que mon curriculum vitae lui ayant fait bonne impression, un emploi à plein temps m'est réservé.
Une semaine est passée, mon nouveau statut me laissant un peu de répit.
Nul besoin de chercher, planquer, fouiller des heures et des jours durant avant de trouver une chasse. Le chef de meute m'indique les points d'eau ou les troupeaux vont boire. Je sors de ma tanière, chasse, rentre. La meute me respecte, le chef est content, je suis fier. Fier et inquiet. Toutes et tous m'offrent ou acceptent le respect que l'on doit à mon rang. Mais moi je sais qui je suis. Un enfant apeuré.
Assis maintenant, seul à la table de ma cuisine, j'espère.
J'espère tellement tirer quelque gloire de ma vie.
Je voudrais tant, moi aussi croire en mon courage.
Bien caché, le montrer signerai sûrement mon arrêt de mort, ne serpente en moi que la force du désespoir. Ils me croient conquérant. Ils vantent ma force de caractère, jusqu'à mon célibat volontaire qu'il jugent comme la haute idée que je me fais de mon travail ! Rapide, efficace, déterminé et sans attache, travailleur appliqué, ne dépassant jamais les limites que la chasse permet, que des qualités ! Je ne suis qu'un désespéré !
Depuis longtemps déjà je cherche à m'échapper de la vie.
Sans avoir jamais eu le courage ou le désespoir nécessaire au suicide. À moins que l'esprit de rancune qui m'anime n'ai jamais accepté de renoncer. Voilà la seule force de mon courage. Voilà la seule vérité, la glorieuse et enviée force de caractère qui fait ma réputation. Je n'ai plus peur de rien, si ce n'est d'avoir peur.
Récusant régulièrement les invitations aux fêtes de la meute, j'ai encore trouvé une glorieuse explication pour calmer le chef vexé. Toutes les fêtes, ce qui d'ailleurs est vrai, sont surveillées par d'autres chasseurs d'autres meutes. Je n'y viendrais donc pas pour rester efficace. Toujours le travail !
Honneur à moi , qui sait en secret qu'en fait mon désespoir s'accommode mal de la joie innocente. Mes seules amies, celles qui me comblent d'amour, de joies et de peines, je veux les garder secrètes. Amies assassines qui peut-être au fond, me tiennent en vie, la solitude et la drogue.
Ces deux amies jalouses de tout se disputent à chaque fois, qui de l'une ou de l'autre m'aime le plus. Un combat incessant qui m'amène, et j'aime ça, à perdre la raison.
Je n'aime que ça. Perdre la raison, oublier le poids de mon corps, me détacher de la gravité. M'échapper des certitudes, chape de plomb, fuir les meutes et leurs règles.
Discuter, puisque seul, avec l'arbre du jardin public, la mouette au bord de l'océan, le cafard qui court maintenant sur ma table.
Libéré du devoir de paraître, de conquérir, de construire, d'élever, je m'adonne sans fin, ayant oublié le début, au plaisir de perdre le fil du temps.
Seules la honte et la douce folie parfois, la peur quelquefois de ne plus pouvoir choisir une réalité, la faim aussi, me ramènent à la chasse, à la meute.
Pour mieux m'en échapper.
Bien à l'abri derrière la coque de viande qui me sert au voyage, ne prenant que peu de soins d'ailleurs de mon navire, je vis reclus, enfermé dans l'espace minuscule et immense de l'esprit. Toute intrusion extérieure me fais affreusement souffrir.
Le seul fait de croiser un regard, si je ne suis pas en chasse, m'obligeant à me découvrir m'est insupportable. La vitre blindée où je vis ne me parait assez solide, derrière mes yeux vitreux, que sous l'emprise d'une drogue.
Juste le temps pourtant de faire quelques courses, échanger quelques mots, la solitude grande jalouse me veut toute à elle. J'ai fini par l'aimer cette vie de reclus.
La drogue, la solitude et moi, une belle histoire d'amour finalement.
Quelquefois le corps s'en mêle et participe à la fête, offrant à la solitude ses drogues naturelles. Quand j'accélère au guidon de ma motocyclette.
Si seulement je trouvais un moyen naturel pour nourrir la solitude toujours affamée de sensations. Il faudrait pour cela que j'assassine l'autre amante forcenée.
Ou que je tue l'ennui. L'ennui qui m'étreint dès que j'approche la meute.
Et sa gravité en toute chose.