DOUCE PAUSE


Au pied du canapé de cuir blanc, sur la moquette aux longs poils blancs immaculés, brille le premier rayon de soleil glacé, comme le jour se lève.

La bouteille de tequila étincelle, transpercée de mille feux aux premières lueurs du jour. Le froid intense qui me mord le ventre lâche prise, desserre sa gueule d'enragé, adouci par l'alcool à quatre vingt degré.

La chaleur du jour naissant ingurgitée goulûment finit de me réveiller.

Debout, l'esprit tout à coup en branle, la machine épuisée tout à l'heure, semble encore vouloir me porter au mouvement. Il faut profiter, vite, du demi-litre d'alcool, le sommeil est vaincu pour peu de temps. Et mon corps abruti de fatigue réagit de moins en moins, malgré les excitants.

Sortir de cet appartement, rejoindre le premier rendez-vous, six heures du matin !

On m'attend à six heures trente, j'ai juste le temps.

Trouver la salle de bains, retaper un peu ma figure creusée, ne me retardera pas.

C'est sans compter sur le mec que je croise dans la cuisine, qui pleure assis sur une chaise, implorant que je lui rende je ne sais quoi. Tout à coup, comme un cauchemar, il me hurle sur quoi il pleure. Son doux argent, sa cocaïne, que proprement il y a quelques heures je lui ai confisqué.

Ce qu'il y a de surnaturel, à part d'avoir bien sûr tout oublié, c'est que je me suis endormi sur son canapé, et qu'il soit resté à pleurer dans la cuisine !

Je cherche à tâtons dans les poches de mon blouson l'argent et la coke dont je n'ai, franchement aucun souvenir. Je dois rêver, si je ferme les yeux le mec va disparaître, c'est sûr. J'ai à peine le temps de les rouvrir, qu'il me saute dessus. Je me dégage, et laisse le mec les quatre fers en l'air, cheval de course à l'abattoir.


Pas tranquille, m'être endormi chez le mec que je suis venu taxer me fout la trouille.

Je sors en courant, et me trouve nez à nez dans la rue avec une gentille vieille.

J'ai encore le plaisir de l'entendre me dire qu'il ne sert à rien de courir, que les patrons ne le méritent pas, que je serais bien assez tôt à l'usine, six heures et dix minutes.

C'est chaud, très chaud, je reconnais à peine le quartier.

Je m'embrouille dans les rues et ne trouve rien de mieux, après deux rues et un cul-de-sac, que d'avoir au derrière un chien, trop heureux de courir de bonne heure après un inconnu suspect. Il sent la peur qui m'étouffe le bâtard.

Il faut que je me calme, que je recolle les morceaux, que je me souvienne.

Au moins pour retrouver mon chemin et sortir de ce quartier.

Je m'essaye à la marche, la marche pressée de l'honnête homme mal réveillé qui se dirige triste vers l'arrêt de bus. J'en croise d'ailleurs maintenant de plus en plus, des honnêtes hommes, qui têtes baissées vont à l'usine.

Si seulement je savais quel vaisseau spatial m'a posé dans ce quartier. Je ne me souviens pas d'y être venu ni en voiture, ni à motocyclette. Les boulevards me rassurent comme, après avoir traversé la forêt vierge l'explorateur retrouve enfin le fleuve. Je monte dans le premier bus venu.

J'ai juste le temps de voir le pleureur passer en trombe dans son automobile, assis à ses côtés un de ses compères. Ils ont l'air pas aimable de ceux qui crient vengeance.

Je suis certain que le chauffeur du bus, vieux blanchi qui à bien du faire sa guerre, comprend ce qui se trame. Il faut dire que je ne dois pas avoir l'air très tranquille.

Au lieu de me rendre la monnaie du ticket, de sa main épaisse et franche il laisse glisser à terre  les petites pièces. Bien m'en a pris de me baisser, les deux furieux ne m'ont pas vu. Je suis resté assez longtemps aux pieds de mon sauveur, assez pour voir ses gros pieds de père des familles, appuyer sur l'accélérateur.

Sauvé ! Pour quelques heures.

Six heures trente cinq, j'arrive à l'heure au rendez-vous.

Je ne sais plus, ingurgitant deux grands cafés coup sur coup, qui de la peur ou de la tequila me tient encore debout. Trois jours et trois nuit que je ne dors plus.

J'ai perdu tout sens commun.

M'endormir sur une chasse, juste à côté de la bête blessée!

Debout seul dans les toilettes du café, je trouve dans mes poches l'argent et la poudre blanche. Ne sachant plus pourquoi ou pour qui j'ai chassé, dégoûté, exaspéré, terrorisé, incapable de recoller les morceaux, je décide pourtant de m'envoyer un rail dans le nez. Un énorme chemin de fer de cocaïne. Le corps reprend vie. Il faut faire vite, il ne va pas tarder à lâcher à nouveau. Aucune mémoire pourtant, si ce n'est tout à coup l'amour. L'amour qui me lie à ma motocyclette, seule véritable amie. Je m’en souviens enfin, elle est au parking G3 ! La lettre et le chiffre du parking souterrain, m'avaient fait sourire. G comme gars, 3 comme trois ! Trois gars à visiter, à la suite, vite avant qu'ils ne réagissent. J'ai mal travaillé, pas assez mangé, ça a dû traîner en longueur. Et je me suis endormi sur le troisième ! Il faut que je dégage.

Le rendez-vous de ce matin, triste bonhomme étriqué dans son costume d'employé de bureau, je ne sais plus ce qu'il veut.

Sortant des toilettes d'un pas décidé, le regard brillant maintenant, mais pas pour longtemps, de l'homme bien réveillé qui commence sa journée du bon pied, je traverse le bar. L'étriqué en costume me suit du regard, désespéré qui appelle au secours...


La retraite que je m'accorde à la campagne me fait du bien. Douce pause.

Ici, les amis qui m'accueillent ne veulent pas entendre parler de cocaïne.

Celle qui me restait, je l'ai fini avant d'arriver.

Au bout du rouleau, au bout de la fatigue, ayant trop peur pour m'arrêter avant que d'être loin, j'ai franchi d'un trait les quatre cents kilomètres.

Consommant sur le bord de la route, toute les vingt minutes, plus de poudre par le nez, que ma machine d'essence. Pour ne pas m'endormir.

Ici les amis qui m'accueillent n'aiment que les drogues douces.

J'ai tellement fumé de leur douce herbe, qui pousse en arbustes aux pieds des montagnes, qu'au bout d'une semaine je parlais aux vaches, en jouant du tam-tam.

J'en ai même connu une qui en rythme ruminait. Elle aimait ma musique !

J'ai laissé tout ce beau monde à ses embrouilles artistico-sexo-phyloso-buccoliques, et suis revenu en ville. La mémoire revenue.

À moins que l'âcre  fumée des joints ne m'ayant laissé qu'une faible part de conscience, qu'un rapport distordu à la réalité, je sois encore assis dans le pré.... avec ma vache. Passant sans cesse d'une drogue à une autre, de la torpeur mortelle de l'héroïne à l'imbécile téméraire cocaïne, de la vulgaire chaleur de l'alcool à l'idiotie inquiète des drogues douces, j'ai fini par oublier.

Oublier que la vie est précieuse, simplement belle.





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