CODE D’HONNEUR
Se promener dans la vie, au hasard des chemins, croiser des êtres à deux pattes, à qui je ressemble, amis ou ennemis.
Chacun d'eux porte pourtant en lui sa part belle, lumière éclatante, et tant de laideur, petite rue aux murs trop hauts où jamais la clarté ne descend.
Je leur ressemble tellement.
Pourtant, un fait inéluctable me sépare de la horde, de la tribu ou de la meute, je suis seul. Inexorablement seul. Jamais, d'aussi loin que je puisse me souvenir, je n'ai pu vraiment croire à l'équipe, tout du moins sans discernement. Je sais toujours quand l'ami s'éloigne, ne pas lui en vouloir. Il fallait qu'il le fasse.
Enfant, retranché dans mes rêves éveillés, mes rêves d'aventures, je savais déjà qu'au bout du chemin, à l'heure fatidique de la séparation, il me faudrait continuer seul. Continuer à vivre ou à mourir. Si la mort n'est que le début du grand voyage.
Les Indiens d'Amérique, pour qui la vie coulait en tout jusque dans les pierres, partaient, seul à la grande plaine, homme esprit, cheval esprit.
Les morts vivaient leur vie ! Les moines bouddhistes parlent de réincarnation, mes pères de paradis éternel, et j'en oublie. Tous les enfants de la horde savent
l'éternité. Tous espèrent, au fond, que la vie n'est qu'un passage.
Malgré cela, au lieu de se libérer de la meute animale et de ses certitudes et servitudes à courte vue, il faut qu'ils en rajoutent. Enfermés, protégés par le carcan rassurant, ils croient ne pas mourir seuls, ou tout du moins l'oublient.
Le flic sans uniforme, habillé donc en civil, que je croise un après-midi ensoleillé dans la rue piétonne se souvient tout à coup de son affolante solitude.
Il y a deux nuits, j'ai subi un contrôle d'identité un peu violent.
Bien à l'abri derrière ses chiens à peine muselés, son beau costume bleu, chaussures rangers, fusil à pompe, pistolets, bâtons, ses trois amis relayés en direct par radio avec toute la compagnie, il touchait à l'immortalité.
Maintenant, au fur et à mesure que je m'approche de lui, il revient à l'éternité.
Hier soir pourtant, je dois d'avoir évité le massacre à un vieux poulet. Plus près sans doute de la mort que les jeunes chiens, il a calmé le jeu. À moins que cet homme, toute sa vie n'ai été droit, respectueux de la vie, calme et censé. À moins que ce flic ne soit devenu flic comme l'on devient pompier, pour sauver la veuve et
l'orphelin. Si je le croise un jour, lui en civil, je me ferais un plaisir de lui serrer la main. Quittant maintenant la rue piétonne, le flic mortel ayant disparu rapidement dans une venelle, je rejoins le quartier ou m'attends une connaissance.
Une vielle racaille, un mec gras et puant, qui m'a fait savoir qu'il a quelque affaire à me proposer. Salut, embrassade, il me prend par surprise l'ordure. Jamais je n'aurais voulu l'embrasser ce pourri, mais fait bonne figure devant ses jeunes lieutenants.
L'affaire est simple, il a besoin d'un chauffeur pour monter une voiture à l'étranger. Une seule frontière à passer, couverture impeccable, trois jeunes dans la bagnole seront persuadé de faire un voyage d'étude, que moi au courant, trois ou quatre kilos de dope bien planquée... !! Lieutenants ou pas, l'envie que j'ai de lui démonter le crâne est violente. Tenant à ma tête, je souris poliment, réfute le contrat, je suis déjà engagé, adieu. L'idée de mouiller des jeunes gars et filles dans une telle aventure, sans qu'ils soient au courant, moi, si je trouve l'idée bonne et efficace, ça me fout la haine. Merde, ce pourri n'a rien dans le ventre.
Moi aussi je fais le voyou, moi aussi par vocation, comme le vieux flic a choisi sa voie, j'ai choisi la mienne, mais merde ! Des gosses, encore des gosses dans la nasse. Je fonce chez un homme ami, un vrai protecteur des familles, anarchiste un peu
embourgeoisé, espérant calme et conseil.
Ça me démange de refaire le gros, et de revenir accepter le boulot pour être efficace.
Le gros, je l'apprends, est connu comme balance ! J'ai bien fait de refuser, perdu d'avance... Les gosses, à qui l'on n'oubliera pas d'offrir d’énormes joints de haschich pour la route, et le gros qui rigole de s'être fait serrer. Cet affreux ne cherche qu'à se faire une réputation avant de retourner en taule, il sait qu'il y va, et passera un coup de fil dès la voiture partie. Merci l'anar, je l'ai échappé belle !
En quelques heures, sur un code d'honneur commun aux deux meutes, j'ai contracté deux dettes. L'une à un vieux flic, l'autre à un apache !
La chasse est ouverte, la voiture va partir.
Qui de Buffalo Bill ou de Geronimo ....
Moi, du coup, pendant quelques jours, ni flics, ni voyou, je suis allé au théâtre tous les soirs, assister aux répétitions de la meute des artistes.
D'autres loups m'y attendaient, metteurs en scène et directeurs, abus de pouvoir, acteurs et jalousies intestines, histoires d'amour jouées ou véritables, enfants apeurés jouant la vie, incapables d'y entrer. On les comprend.
Au moins ceux-là ne monteront pas dans la voiture. Pas cette fois.