CIRCONVOLUTION


Un immense escalier en colimaçon que j'emprunte chaque jour, aux marches de bois pourries risquant de céder à chaque pas, voilà ma vie.

Enchaîné au pilier central je ne peux que monter ou descendre.

La longue laisse qui m'emprisonne me laisse croire, m'enfuyant par la porte ouverte que je trouve quelquefois au hasard des paliers, qu'une douce famille m'attend dans un appartement.

Le vent s'engouffre en hurlant, venu des entrailles de l'enfer par la porte d'entrée, en bas, tout en bas de l'escalier.

Pour finir écrasé au toit de la cage, toit de plomb, où ne brillent que les rêves électriques des damnés. Aucune fissure n'y laisse entrevoir le ciel.

L'odeur de la mort empli tout l'espace.

Le vent et la fausse lumière s'insinuent par la porte entrouverte, alors que la famille endormie jette ses rêves par les fenêtres offertes de l'appartement.

La longue chaîne, qui me suit jusqu'au doux lit, m'interdit les fenêtres et empêche toujours de fermer la porte. Je suis le damné de l'escalier.

Dans ce monde étrange où la nuit et le jour se ressemblent, se risquent parfois les hommes libres aux yeux de ciel bleu, aux yeux d'argile fraîche, aux yeux de nuit d'été étoilée. Ils y passent en riant, enchaînés pour l'occasion d'un fil de laine, puis s'enfuient la peur au ventre, referment leurs portes et nous oublient.

Nous, les enchaînés de fer, ne brille dans nos yeux aucune clarté.


Une l'étincelle d'acier glacé illumine pourtant le visage édenté des élus d'un jour.

Pour quelques heures rois de la fête, princes de l'escalier, ils ont croisé la Dame Blanche ! La fée en sachets distribue son bon plaisir, poudre de joie à chaque coup de baguette, c'est la curée.

On entend alors chanter et hurler de plaisir, joyeux drilles et bons amis, prenant des airs de libérés, les damnés ensorcelés. Ils passent en voletant, papillons, à la patte un fil d'araignée, pour se brûler à l'ampoule au toit de plomb.

Et retomber, attirés tout à coup par le poids des maillons de leur chaîne.

Les poignets meurtris par le bracelet de fer.

Le sang perdu de nos vies inutiles coule sans fin de nos chairs blessées sur les marches poisseuses. Nos sommes des drogués.

Seule la viande pourrie des morts finit par glisser à travers le bracelet, nourrissant sans fin l'odeur pestilentielle. Petit à petit, au fil des jours et des années, de moins en moins de portes s'ouvrent à chaque palier.

Condamnés à l'escalier, entre nous, pestiférés, aucune joie ne vient jamais jusqu'à nous. Nous ne partageons rien, sachant au fond qu'au prochain passage de la Dame Blanche nous serons ennemis. Notre seule ambition est d'atteindre, encore une fois, encore et encore, la douce lumière du toit de plomb. Avec, enfin légers, au poignet le seul poids du fil d'araignée.

Un jour pourtant, parti en flèche vers le sommet de mes rêves, repoussant les damnés ensanglantés et les papillons hésitants, mon crâne heurta violemment le plafond de la cage. La curée m'ayant laissé vainqueur, trois coup de baguette de fée m'avaient recouvert tout entier de poudre blanche.

Le résultat terrifiant ne se fit pas attendre. Tel un boulet de canon, je finissais ma course en m'explosant le front au toit de plomb.

La lumière qui m'aveugla alors je la connaissais bien. Aveuglante clarté venue de l'intérieur quand la pompe refuse de pousser le sang jusqu'au cerveau. Le sang s'écoule alors par le nez, parfois les oreilles, se refusant à irriguer plus loin.

Comme un ruisseau de vie refusant le potager pour courir vers le désert.

J'allais enfin mourir ! La surprise fut grande, la déception peut-être aussi, quand je compris que le rouge liquide ne s'épanchait que de mon front.

Le coup violent a, ce jour-là et définitivement, fissuré le toit de plomb.

Un trait de lumière à jailli, venant du dehors, transperçant jusqu'au tréfonds à travers les marches de bois pourries, nourries de sang séché.

Par cette fissure merveilleuse se sont enfuies les âmes perdues des damnées.

Et moi avec.

Assis maintenant sur la colline sèche et inaccueillante où je me suis réfugié, loin des hommes aux verts pâturages, je vis enfin, libre.


Me contenter des jeunes rares pousses d'herbe verte et du petit ruisseau qui coule en chantant entre deux pierres fait mon bonheur. Bonheur solide et profond qui s'accommode sans fin des ciels bleus et des nuits étoilées, malgré la faim.

La faim de vivre.

Quelques fois pourtant je ne peux m'empêcher de tourner mon regard vers le toit gris.

La fissure à jamais ouverte par mon front douloureux, agrandie par quelques autres, exhale sans fin, et pour toujours une odeur infernale.

Mêlée, je le vois bien à travers l'âcre fumée de mes souvenirs, à d'horribles cris de damnés. Des volutes grises, profitant des tourments, quelques âmes pourtant se sauvent. Le soleil s’enfuit au loin, sur l'océan qui vit sans fin au pied de la colline.

Je suis heureux, enfin.



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