AU-DEHORS


Le vertige me mord le ventre sans prévenir. Bien trop tard.

J'ai déjà fait quatre pas, quatre pas de trop.

Perché, funambule de glace incapable de réagir, j'attends la fin inéluctable, bloc de cristal. Le moindre son qui sortira de ma bouche, la peur hurle aux aigus, me brisera en mille morceaux. Le moindre geste, comme un éclair de lumière, me fendra en deux. Cinquante mètres rient à la mort sous la poutre transversale du pont suspendu. L'équilibre mental est fragile.

Mon corps tout entier ne tient qu'à un fil, le fil de ma raison qui vacille. La terreur tranche au rasoir toute tentative de mouvement. Je suis déjà mort. Respirer seulement me fera perdre l'équilibre.

Encore un peu profiter de l'air frais de la nuit, c'est ma dernière ici-bas, ici haut.

Le renoncement détend mes muscles tétanisés.

Le premier muscle à s'essayer, pour la dernière fois, est le muscle de l'oeil.

L'oeil droit, puis le gauche, libérés enfin du fleuve noir qui écume contre le pilier du pont, portent mon regard au loin. La vue d'ici est magnifique.

À mes pieds, serrés l'un contre l'autre et couvrant à eux seuls toute la largeur de la poutre de béton armé, la ville s'offre habillée pour la nuit. Ma bouche à son tour s'ouvre enfin, j'y engouffre un seau d'air avant que n'en sorte un flot d'insultes.

D'une voix mâle et assuré, mon adjudant, mon capitaine ou mon père, je ne sais, vocifère à travers moi. Au-dehors, tout autour de l'enfant apeuré que je reste, la viande musclée de mes vingt ans se met en branle toute seule. Branle-bas de combat ! En avant moussaillon ! À l'abordage !

Les pieds malgré l'effort intense refusent de décoller. Lourds, aussi lourds que le béton de la poutre avec lequel ils semblent maintenant faire corps.


En une seconde, l'adjudant renonce, le capitaine aussi, mon père pleure déjà. Seul je suis seul. Le plus terrible est l'idée merveilleuse, idée d'enfant qui m'étreint, je vais voler ! Et m'écraser. Tétanisé, bloc de glace, bloc de cristal.

Le vent frais de la nuit insiste maintenant, j'ai froid, j'ai peur, affreusement peur, je tremble. Du cerveau  jusqu'à la pointe des pieds. L'orteil lâche sa crampe, puis un autre, le pied glisse enfin. Patinoire étroite de béton gris, insensible, armée de tout son long de la même indifférence, je l'aime cette poutre.

Il faut que je l'aime. L'apprivoiser, lui parler, glisser sans le décoller maintenant le pied droit. Apprendre, vite, intensément à la connaître cette poutre.

Dix à douze mètres de béton qui dansent et vibrent en rythme à chaque camion qui passe, au-dessus, sur le pont. Le pont suspendu à ses fils, câbles d'aciers chantants vibrant eux aux assauts du vent.

Le vent se lève dans un grand cri, je vois ma mère réveillée en sursaut. Elle sait !

Le bruit sourd d'un camion de nuit, les plaques d'acier au-dessus de moi claquent.

Je compte les roues du camion, je glisse encore un pied, puis l'autre, le vent m'encourage, la poutre musicale mène la danse. En rythme patineur, un, deux.

L'adjudant m'investit à nouveau pour finir, un beau chant guerrier, une insulte bien sentie pour encourager la mule,je me gueule dessus, sauvé. L'enfant à disparu.

Bien assuré d'avoir vaincu, appuyé maintenant à la rambarde de la passerelle de travaux qui longe par-dessous le pont, j'ai perdu l'enfant. Encore une fois.

Tant de peur nécessaire pour quelques secondes de paix, j'ai rêvé de voler.


C'était tellement bon de rêver, de croire que tout est possible, j'ai tant définitivement renoncé à croire. Je vis.

Rassuré, marchand de tout mon poids, je vis au-dehors de moi depuis si longtemps.

La voiture garée, patiente au bord de l'autoroute. Je vis autour de moi, et viens juste d'oublier, encore une fois jusqu'au prénom de l'enfant que j’étais, et la couleur des rêves. La voiture rage sous mon pied droit.

À fond, juste devant un camion, juste pour voir si je sais encore voler !

Dans le rétroviseur la bête immonde, affamée, se rapproche, se rapproche.... comme je reviens vers moi.  Encore un peu la laisser s'approcher, douter de l'issue possible.

Ou ma machine me sauvera, ou le camion ralentira, ou je devrai me déborder.

Encore un peu m'approcher de moi, quitter ce dehors froid, inutile, accablé de certitudes. Dernière limite, coup de klaxon rageur, la bête ne renoncera pas ! Je vole, je vole ! À fond !

La dernière sortie d'autoroute, qui nous ramènera en ville, moi et l'enfant déjà presque perdu, avant que d'y entrer me saute à la figure. Une voiture, tranquille et animée d'un doux balancement décide finalement de s'y engager juste avant moi.

Je comptais pour échapper à la bête rageuse qui accélère maintenant aidée dans sa course par la pente du pont, sur cette sortie en beauté.

La colère et les insultes proférées à voix haute, hors de moi, au-dehors de moi, ne m'empêcheront pas d'entendre l'enfant rire et hurler à tue-tête. À fond !

Doubler par la droite, entrer avant l'autre, rétrograder sans casser, sortir.

Les petites rues de la ville endormie, banlieue ouvrière, rejoindre le centre ville.


Il fait nuit depuis si longtemps que jamais le jour ne se lèvera plus. L'enfant dort enfin. Je peux aller où l'on m'attend.

Au-dehors de moi, respectueux de la vie, je m'arrête au feu rouge et souris à la brigade de nuit.  L'enfant rêve, ils ne le verront pas.



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