ATTENDRE
La peur dépassée ne demande qu'à revenir à la charge. Chaque seconde où j'arrive à entendre autre chose que le bruit obsédant de mon coeur qui résonne dans le coffre creux de ma carcasse, chaque seconde est précieuse.
Dissocier le bruit du sang qui afflue à gros bouillon du moindre mouvement extérieur. Ne pas se faire surprendre.
Au moindre son suspect je tournerai la clef de contact et foncerai droit devant.
Je me suis garé là il y a plus d'une heure, et commence à avoir les muscles ankylosés, allongé sur le coté, prêt à bondir.
Ils ont tourné tout autour du parking des quais, au bord du fleuve, énervés, faisant crisser les pneus de leurs automobiles. Démarrant en trombe pour courir après chaque voiture qui passe sur les quais déserts à cette heure, revenant au parking à chaque fois. Quatre heures du matin. C'est ici qu'ils ont perdu ma trace.
Je sais que deux voitures parcourent en ce moment les grands boulevards, les chauffeurs affamés dévisageant tous les attardés et les lève-tôt.
Celle qui reste, chien de meute, chien de chasse revient sans cesse renifler la dernière odeur. Ma seule chance de survivre ce matin, au moins jusqu'au lever du soleil, est qu'ils ne connaissent pas ma voiture.
Il faut dire que j'ai la bonne idée d'en changer souvent, comme d'ailleurs d'appartements, d'habitudes et de fréquentations. Toute ma vie n'est qu'une longue liste d'histoires engagées, d'amitiés naissantes et de coeurs déçus.
Au moment précis où je sens la confiance, encore pourtant en gestation, je m'enfuis, disparais des cercles où l'on m'invite.
Profitant de la course effrénée du chien de chasse suivant pour la troisième fois la mauvaise proie, je lance à pleine vitesse ma voiture vers la sortie.
Je suis certain d'avoir réglé ainsi le bruit du moteur vombrissant sur celui de la voiture en chasse. Ils roulent les vitres ouvertes écoutant comme moi les bruits de la nuit.
Je tourne, moteur maintenant au ralenti et m'engage sur les quais, le ventre mordu à nouveau tout à coup par la peur.
Un instant je renonce à me battre et reste là à rouler au pas, tétanisé, incapable de prendre une décision. Le feu rouge m'intime l'ordre de m'arrêter.
J'obéis, idiot, et stoppe la machine. Je vois dans le rétroviseur les prédateurs revenir en trombe, c'est la fin.
Le doux regard que je me lance dans le miroir, me pardonnant d'un coup tous mes pêchés, me trouve pourtant la mine bien défaite pour me présenter à la faucheuse.
Tel un automate, dans un geste violent, rapide, j'arrache ma chemise rouge et enfile le tee-shirt blanc laissé là hier soir, sur la banquette.
J'ai soif, affreusement soif, la voiture assassine se rapproche dans un bruit assourdissant. La bouteille d'eau, amie de la dernière planque, de la dernière chasse, je la vide sur ma tête, repousse mes cheveux en arrière, je me fais beau pour mourir.
Le feu passe au vert, j'accélère doucement, première, seconde, la peur m'a quitté, j'ai tout oublié, je ne suis plus pressé.
En fait, les visages affreux et excités des mecs assis dans la voiture maintenant à ma hauteur, je ne les calcule même plus.
Je ne suis plus celui qu'ils cherchent, bête traquée, apeurée, transpirante.
Moi je suis ailleurs, déjà sur le chemin qui me mènera auprès de mes ancêtres.
Je souris de l'air étonné de celui qui ne comprend pas.
Ils redémarrent en trombe, me dépassent et repartent à ma recherche !
Tranquillement, préservant la paix ou je suis, je les suis de loin lentement, respectant la limitation de vitesse et m'arrête au deuxième feu rouge.
Surtout ne pas penser que la vie est possible, surtout continuer à aimer le départ, la mort libératrice. Surtout ne pas rire et hurler de joie trop tôt, garder en moi cette paix merveilleuse, ne pas penser. Surtout ne pas penser !
S'interdire de revenir au monde, planer avec les anges, sentir les ailes froissées des morts qui doucement effleurent ma figure dans le vent frais du matin, par la fenêtre ouverte. Attendre, attendre encore un peu pour revenir à la vie.
Sous peine de la perdre. Ils vont revenir.
Je tourne à gauche, laissant les quais au fleuve, aux histoires d’amours noyées, aux guerres de clans, aux bars de nuits.
Je rentre paisible dans la ville et disparais, pour cette fois.
Assis seul maintenant à la table de la petite cuisine de l’appartement que j’habite depuis quelques jours, je me raconte ma nuit.
Les ancêtres y sont assis aussi.
On vante ma présence d’esprit devant les enfants de la vie, ceux à venir.
On salue mon grand courage de guerrier, ma grande détermination, mon calme légendaire. On admire ma médaille de héros.
Quand, je le sais bien moi, il suffisait d’attendre.
Attendre, propre et bien peigné, d’en finir avec la vie.