À TOUT PRIX
La liberté agréable de se curer le nez sans vergogne recommence à me peser.
Je dois pourtant attendre pour sortir de ma tanière. Attendre que la nuit noircisse.
Bien sûr la solitude est plaisante. Détaché de toute obligation de paraître, je me livre sans retenue à mon amour-propre. Il est content de moi.
Depuis que j'ai décidé d'être en rythme avec mes pulsions, mes envies, mes désirs, seuls les murs de mon appartement ont à en pâtir. Et aussi, par hasard le miroir de la salle de bain. Je n'aime pas le regard intolérant qu'il me jette quand je chante à tue tête. Je décide donc de me réfugier dans la cuisine où le cul des casseroles aime ma musique. Je suis en rythme avec le vent, avec la nuit qui vient.
Je me prépare à la fête, espérant tomber en transe avant les autres.
Le regard des autres qu'il me faudra bien affronter tout à l'heure.
Je suis danseur de boite de nuit.
Un faux danseur.
La ressemblance devra être parfaite. L'excitation que procurent la danse et l'alcool devront tromper l'adversaire, sans que je n'y prenne goût. La tête cerclée des limbes imbéciles du bienheureux fêtard, mais l'esprit clair. Je fais donc jaillir la joie, véritable joie de danser, avant que de sortir de l'appartement. Le plaisir inassouvi m'entraîne toujours à la bêtise simple. J'en oublierai d'être vigilant, et ce serait fort dangereux.
Tout à l'heure je devrai mesurer chaque pas, chaque geste, chaque regard pour ne pas me faire remarquer.
Seul dans l'appartement, refoulant le trac et l'envie juvénile de m'amuser un peu, je laisse libre cours à mes rires, à mes cris. Je danse, saute, tourne, me jette dans une danse hystérique, évacuant le stress. Le coup de nerf, l'envie, la peur qui pourrait faire trembler ma main au moment fatidique, tous doivent sortir maintenant, tout de suite, de moi. Plus rien ne devra perturber la détermination froide qui me sera nécessaire.
J'ai décidé cette nuit d'aller piquer au vif, de dénouer le noeud de la corde qui me serre le cou depuis trop longtemps. Je ne peux plus bouger, et il faudra que l'on m'explique pourquoi.
À chacune de mes sorties nocturnes, depuis deux ou trois semaines, je ne trouve plus rien dans mes collets. À chaque fois, un braconnier malin avant moi est passé ou je me trouve nez à nez avec le garde champêtre qui s'empare du gibier.
La forêt où pourtant je chasse en habitué, je ne la reconnais plus. Il faut dire que c'était à prévoir, comme à chaque fois qu'un nouveau seigneur y prend ses quartiers.
J'ai donc décidé d'aller rendre une petite visite au château, déguisé en danseur pour l'occasion. Robin des bois ne s'y prendrai pas autrement, et j'ai pour ma part de nombreuses bouches à nourrir qui crient famine tous les soirs.
Ma collection d'indigents, de théâtreux, de musiciens, de peintres chez qui j'ai tant plaisir, et intérêt parfois, à venir me réfugier est digne d'une collection privée.
Dans le sens où elle me coûte aussi cher chaque jour que l'entretien du musée des Beaux Arts de la ville. La chasse se doit d'être bonne, je m'en suis fait un devoir, un plaisir, une envie. Tous ces clochards et ces artistes ne m'aiment pas ; je le sais et n'en demande pas tant. Je veux juste qu'ils vivent, comme une revanche.
Une revanche sur les certitudes qu'ils s'évertuent tous chaque jour à faire trembler. J'irai donc au château.
Ma danse, proche j'en ai peur d’une transe vaudoue, laisse place au calme de mes muscles chauds, de mon esprit enfin froid. L'insensibilité me guette, mais ne peut m'approcher. Il est trop tôt pour sortir.
Je dois encore attendre, seul, assis dans la cuisine impatiente qui attend elle aussi le départ, et le retour, du chasseur. Pour en profiter, je le sais, pour finir de vider le réfrigérateur affamé. Rien, plus rien si ce n'est un litre de lait abandonné, caillé.
Avec la bouteille d'huile végétale qui lui sourit depuis l'étagère, ils décident tous deux de s'aimer. Et viennent se lover, pour y accomplir leur ébats aigres-doux, au fond de mon estomac. Le drap ainsi tendu accueillera tout à l'heure l'alcool que je serai bien forcé de boire pour faire bonne figure d'idiot.
Chez le prince, je le sais, ne pas boire, ne pas fumer, ou sniffer quelque drogue n'est réservé qu'aux molosses des portes, et aux gardes champêtres en mission.
Ou aux amis intimes souffrant de quelque incapacité...
Une heure attend entre moi et la porte de l'appartement.
Une heure qu'il me faut franchir, avant de sortir, coûte que coûte. La vaincre trop vite, la pousser au-dehors de force, me laisserai indécis sur le trottoir. Je ne sais ou aller, et ne risque que de me faire remarquer.. avant l'heure dont le monde entier se fout.
Une heure, une petite heure oubliée, inconsistante, longue à en mourir.
J'ai bien plus peur de mes doutes que des saigneurs des forêts.
L'impossibilité voulue où je me trouve d'endormir un peu le bruit exaspérant de l'horloge m'est insupportable.
La petite boule d'huile de chanvre qui se trémousse tentatrice sur la table me fait souffrir le martyre. Danseuse du ventre a un enchaîné.
Une heure face à moi-même, moi qui ne supporte mes pensées qu'au moment de la chasse. Quand tout va vite, si vite qu'elles ne me servent qu'à observer au-dehors. N'ayant rien d'autre à faire pour l'instant, elles reviennent sans cesse à l'assaut, jettent leurs échelles de bois et de cordes contre les hauts remparts de ma conscience.
Repousser chaque attaque de plus en plus violente des soldats du criquet rallonge le nez de Pinocchio.
Je réfute les avances du chanvre, que j'écrase au fond d'une poche, le gardant là au chaud, rassurant bonbon du chien savant. L'amour-propre me fait la gueule, j'en ai l'habitude. Trois minutes à peines se sont enfuies par la fenêtre entrouverte. Je ne peux que me mentir pour supporter la douleur qui attend son tour.
Me mentir, pantin de bois, seul dans sa cuisine, accompagné de cinquante sept minutes interminables qui n'auront de cesse de vouloir me connaître.
Et moi je ne veux plus depuis si longtemps.
Leur mentir, à tout prix, supporter les piques et les rires.
Et le regard qui s'amuse à prendre ses grands airs depuis le plafond de la petite cuisine, virevoltant papillon au bras de chaque seconde, qui me toise sans compassion. Je ne m'aime pas, je ne suis pas venu jusqu'ici pour ça.
Je ne suis ici que pour trouver la force, que je perds peu à peu, d'aller affronter mon affameur. Le nouveau seigneur des bois et des rues sombres.
Qui suis-je finalement, seul et sans pouvoir, sinon celui que me donne la peur que parfois j'impose, pour oser espérer affronter le prince de lumière. Lui qui, la nuit venue, se montre au grand jour, à sa suite sa cour, à sa course les loups et les chiens. Tous se sont cassé les crocs, et moi j'y vais seul, déguisé en danseur...
Qu'est-ce que j'espère ? Cinq minutes de moins à vivre.
Cinq grosses minutes où je me suis menti, faisant semblant à l'examen, l'examen de conscience. Jauger mes capacités, ou mes insuffisances n'était qu'un jeu pour passer le temps. Jamais vraiment je ne pourrai atteindre le doute.
Jamais je ne finirai de jouer ma vie.
Pourvu qu'elle m'amène jusqu'au bout du temps capable encore de croire.
Croire que tout, derrière la porte, est possible.
À tout prix...