LEs élections, lecture subjective

LEs élections, lecture subjective

Qui aurait cru que l’art représenterait
un enjeu majeur dans une campagne électorale ?
a) C’est le pari tenu et relevé avec brio par l’engagement intense de centaines d’artistes, dont un nombre impressionnant d’artistes pour la paix, depuis le mois d’août qui avait connu deux manifestations monstres à la Société des Arts technologiques (Montréal) et dans la rue à Québec.
Puis sur internet, deux interventions spectaculaires vues par des centaines de milliers de QuébécoisEs ont pu contribuer à faire pencher la balance du pouvoir.
b) Il y eut d’abord ce clip caricatural (donc controversé…) rédigé par François Avard et joué par Michel Rivard, Benoît Brière et Stéphane Rousseau, illustrant la cassure culturelle entre conservateurs anglophones de l’Ouest et le Québec francophone du Phoque (Fuck ?!?) en Alaska.
c) Et il y eut le site unissonsnosvoix.ca avec les belles capsules enregistrées par les jeunes, courageux et travaillants Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier, avec la complicité de l’INIS : on y retrouvait évidemment les Artistes pour la Paix Armand Vaillancourt, Richard Séguin, Dan Bigras et Pierre Jasmin et bien d’autres intervenants fort pertinents tels que le docteur Julien.
d) Le 5 octobre à midi et demi (voir ici les photos) au centre-ville de Montréal, entre cinq et dix mille personnes (selon La Presse) marchent depuis Peel sur la rue Ste-Catherine pour dénoncer les politiques conservatrices qui engraissent les pétrolières et les industries d’armements, pour appauvrir l’immense majorité de la population, particulièrement les autochtones, les ouvriers, les assistés sociaux, les organismes communautaires qui leur viennent en aide et … les artistes.
Une atmosphère festive règne, encouragée par la manifestation du sculpteur Armand Vaillancourt, vêtu d’oripeaux et de bois d’orignal épormyable et enchaîné aux chevilles à une machine à essorer les conservateurs qui émet des bruits inquiétants métalliques : il disparaît vite de la manifestation, car il inaugure à St-Hilaire une exposition de ses œuvres le jour même à 14 heures.
Dans la foule des manifestants, ralliés à la banderole des Artistes pour la Paix, on reconnaît Pierre Jasmin, président, Jean-Claude Côté, vice-président, Geneviève LeBel, secrétaire, Serge Côté, trésorier, ainsi que Daniel-Jean Primeau, Cynthia Hilal, Gilles Marsolais, Hélène Girard, Babalou Hamelin, Marie-Claire et Richard Séguin, Serge Mongeau, Vincent Graton, Karl Parent, Audrey Schirmer, Karen Young et bien d’autres comme Francine Noël : mais l’écrivain doit quitter la manif pour une entrevue à Radio-Canada sur son nouveau livre « l’angoisse légère » que commente avec entrain Lorraine Pintal.
e) Les marcheurs sont bientôt arrivés au parvis de la Place des Arts et la foule se répand autour d’une scène où apparaît le grand comédien Emmanuel Bilodeau. Il entonne un magistral discours qu’il conclut en espérant que le 14 octobre prochain, au soir des élections, il aura l’occasion de déclarer : « je n’ai jamais pensé être aussi fier d’être Canadien (excusez-la, mais je l’ai dit !). »
Suit Richard Séguin, président d’honneur des Artistes pour la Paix, accueilli par une ferveur populaire qui se manifeste aussi intacte et vibrante qu’il y a dix, vingt ou trente ans. Son discours sous la banderole des Artistes pour la Paix contre les dépenses militaires excessives (50 millions de dollars par jour) et sa chanson sur le rêve qui doit viser haut sont ovationnés par la foule.
En discours, se succéderont aussi les grands chefs syndicaux, dont « la p’tite madame Carbonneau » de la CSN, les chefs de la FTQ et de l’UdA : Raymond Legault évoque le signataire du Refus Global, Claude Gauvreau, dont il cite quelques vers.
Mais malgré d’autres discours prenants du chef innu Ghislain Picard, de Michèle Asselin de la Fédération des Femmes du Québec, de François Saillant du FRAPRU et celui particulièrement vibrant de Suzanne Loiselle d’Échec à la guerre, les artistes, certains encadrés par la banderole des Artistes pour la Paix, voleront encore le show :
-Paul Piché avec sa guitare et une chanson à répondre originale par gestes et par voix ;
-Mara Tremblay, accompagnée aux percussions de son tout jeune fils ;
-Vincent Vallières qui se joint à elle avec sa guitare puis s’exprime en solo ;
-Alexandre Désilets, dont la voix monte dans un registre lyrique émouvant ;
-Stéphane Archambault, du groupe Mes Aïeux, avec un superbe discours pacifiste ;
-Et enfin Coral Egan qui évoque le temps où c’était naturel d’être artiste engagé, de s’impliquer pour la défense de la vie et des opprimés : elle est accompagnée en anglais par un chanteur australien, ils sont tous deux à la guitare et le spectacle s’achève ainsi à 15h 15 par cette éloquente démonstration du visage humain et artistique de la mondialisation.
Chacun d’entre eux reçoit individuellement les félicitations du président des APLP !
f) Comment lire les résultats électoraux ? On suggère une interprétation subjective de P. Jasmin :
-Les conservateurs, à qui on prédisait un gouvernement majoritaire grâce au Québec, y ont perdu leur majorité et plus de trois pour cent du vote, possiblement des gens alarmés par la campagne anti-conservatrice des artistes, des gens qui ont donc plutôt décidé de ne pas voter du tout. D’une part, cela a eu pour effet néfaste d’accroître le taux catastrophique d’abstention : désormais plus de deux Canadiens sur cinq n’inscrivent aucun choix démocratique en désertant les urnes électorales. Les commentateurs et éditorialistes y voient une triste réalité de fuite des responsabilités des électeurs, sans mentionner la principale cause à nos yeux : l’érosion des valeurs démocratiques des politiciens et leur censure des vrais problèmes de la guerre…
Par contre, les effets positifs de ces résultats (décevants pour les Conservateurs) furent premièrement d’écarter l’inénarrable Josée Verner du ministère du Patrimoine, où elle avait passivement endossé les coupures fédérales dans la culture et deuxièmement d’évincer le ministre-sénateur Michael Fortier, auteur d’une mascarade anti-bloquiste et anti-démocratique ridicule pour un sénateur non-élu. Troisièmement, soyons heureux de voir éliminé Maxime Bernier de fonctions ministérielles pour lesquelles il avait démontré une immaturité abyssale, hélas non sanctionnée par ses électeurs beaucerons. Quant à la prétendue place historique des femmes au cabinet ministériel, saluons-la sobrement en regardant la photo officielle où sept des onze retenues se trouvent au troisième rang, derrière vingt-trois de leurs collègues masculins aux deux premiers rangs.
-Les bloquistes ont aussi perdu trois pour cent du vote, sans doute passés au Nouveau Parti Démocratique qui a augmenté ses votes au Québec en faisant une campagne anti-guerre d’Afghanistan. Pourquoi une telle campagne n’a pas été entreprise par le parti qui prétend endosser « les valeurs fondamentales » du Québec, celles qui furent réitérées par les artistes Gilles Vigneault, Richard Séguin, Michel Rivard, François Avard, Emmanuel Bilodeau, Anaïs Barbeau-Lavalette, Émile Proulx-Cloutier etc., puisque selon les derniers sondages, 70% de la population du Québec s’objectent à la mission militaire ? On sait qu’elle a entraîné des dépenses militaires carrément doublées (mission elle-même, hélicoptères Chinook, C-17, frégates modifiées, gros avions porteurs de matériel militaire pouvant ne pas faire d’escale avant 6000km, etc. bref 8 milliards de $ annuels supplémentaires). Heureusement, la plus ardente défenderesse bloquiste de cette mission militaire en commission parlementaire a été battue dans Papineau. Espérons qu’elle sera remplacée dans ce dossier par des députés bloquistes moins complaisants tels les Lalonde, Ménard, Paquette, Ouellet etc.
-Au Québec, les Libéraux de Stéphane Dion et le parti Vert ont vu ensemble un accroissement de leurs votes, sans doute à cause de leurs positions favorables à l’environnement. Par contre, amoindris par les prises de position pro-guerre de John Manley et de Frank McKenna, les libéraux ont perdu une vingtaine de députés justement en Ontario et au Nouveau-Brunswick où ces deux tristes individus qui ont renoncé à la campagne du leadership (pour mieux grenouiller ?) étaient le plus connus et actifs.
-Dans l’ensemble du Canada, la croissance du vote vert pour le parti d’Elizabeth May ne s’est pas traduite par une augmentation de députés, à cause de l’injustice fondamentale qui perdure concernant la représentativité électorale. Sans changer le système de fond en comble, ne pourrait-on pas au moins prévoir un mécanisme compensatoire, par exemple l’élection de cinq députés sans territorialité, à partir d’une liste soumise par les partis avant les élections dont la nomination corrigerait la non-représentation de centaines de milliers de Canadiens, entre autres pro-verts ? Dans le cas de la campagne électorale présente, sans doute que deux députés verts, deux députés néo-démocrates et un député libéral auraient été nommés afin de corriger l’injustice des pourcentages de votes exprimés versus les députés représentants…
Enfin, notons que notre appel électoral des APLP, endossé par le site féministe Sisyphe, a pu jouer son modeste rôle dans cette campagne et dans le partage des votes.
L’art un enjeu majeur dans la campagne ?
jeudi 16 octobre 2008