Yes we can..

Yes we can..

Par Pierre Jasmin,
président des Artistes pour la Paix et membre de Pugwash
Considérant la note de 66% de satisfaction accordée par les Américains à l’égard de leur président, il m’a paru opportun de procéder à une évaluation sans prétention faite d’un point de vue pacifiste, avec pour résultat : 73%.
1-Idéologie
Le danger ici serait de procéder avec des balises de pureté pacifiste, auxquelles aucun dirigeant de la planète ne saurait se conformer, même à 20%. De plus, compte tenu qu’Obama hérite du poste de dirigeant de la seule superpuissance militaire du monde (lire à ce sujet les publications du professeur Jules Dufour à mondialisation.ca), nos critères de mesure de sa performance doivent forcément être très réalistes. Même si dès le départ nous trouvions navrante la reconduction du républicain Robert Gates (- 10 points!), il nous faut louer l’intelligence et la prudence pragmatique des engagements du président. Car il nous faut tenir compte que 2.7 millions d’Américains sont à l’emploi du complexe militaro-industriel, c’est-à-dire engagés dans ce que j’appelle « la destruction durable » (l’économiste Gilles Dostaler a été le seul assez lucide pour trouver dans l’emballement de production de guerre une des causes de l’effondrement boursier des deux dernières années): les usines des cinq oligopoles (Boeing, General Dynamics, Lockheed Martin, Northrop Grumman et Raytheon : merci au professeur Yves Bélanger pour un cours instructif sur l’industrie militaire) sont disséminées à dessein dans tous les districts représentés, tant par les membres du Congrès, que par gouverneurs et sénateurs. Tenons enfin compte de la dangerosité des milieux américains d’extrême-droite (milices paramilitaires, KuKluxKlan, National Rifle Association et autres maniaques d’armes à feu qui soupçonnent constamment Washington de complicité onusienne dans l’établissement d’un socialisme mondial!!!). Dans ce contexte explosif, la volonté courageuse du président de réorienter les priorités américaines vers l’établissement d’un filet social efficace et d’un système de santé équitable et universel, tout en s’attaquant au détournement de dix mille milliards de dollars vers les « paradis fiscaux » et en dénonçant les boni scandaleux que les banquiers se versent, attaque donc le fonctionnement de tous les Karlheinz Schreiber du monde occulte de ventes d’armes : le président Obama rejoint par là la préoccupation majeure de la Commission de la gouvernance globale de Gro Brundtland et Nelson Mandela, tout en s’arrêtant hélas en chemin devant la nécessité de « monitoring » des exportations d’armes qui était le point 2 majeur de la Commission. Néanmoins, l’idéologie dessinée par le président en début de mandat est fort louable : 79%
2-Coupures dans les dépenses militaires
Malgré la dépendance américaine face à la fabrication et à l’exportation d’armes, le président a procédé à d’importantes coupures, en particulier dans les programmes Star Wars (Boeing 777, différents combat systems, etc.) mais c’est encore trop peu, par rapport aux plus de 700 milliards de $ annuels dépensés : 75%
3-Nucléaire
Saluons au civil la mise au rancart du projet d’enfouissement des déchets nucléaires dans les montagnes Yucca cher à son prédécesseur Bush (avec qui le premier ministre Harper partage la même ignorance scientifique qui lui fait aller de l’avant avec l’illusoire et comparable projet d’enfouissement dans le bouclier canadien!). Quant au militaire, si les journalistes ont jugé « faible » la sortie du président pour le 60e anniversaire de l’OTAN à Strasbourg, c’est qu’ils n’ont pas compris sa méfiance face à un organisme militaire qui bafoue tant de principes, y compris l’article I du Traité de Non-prolifération Nucléaire. Le président étant conseillé par un scientifique membre de Pugwash (groupe auquel j’appartiens) a par ailleurs effectué des décisions drastiques, en renversant les positions de Bush qui recherchait une supériorité nucléaire américaine (quel irresponsable non-sens!) et sabotait le TNP qu’Obama réhabilite : saluons la programmation de la réunion de 2010 déjà établie, alors qu’en 2005 elle n’avait été laborieusement suggérée que trois semaines avant la réunion, terminée sans consensus. Alors finie, la complaisance occidentale face à l’Inde, au Pakistan et surtout à Israël, trois pays alliés non soumis au TNP, qui rend l’adoption d’une ferme politique face à la Corée du Nord (et à l’Iran, virtuellement) plutôt malaisée et même hypocrite? Il est beaucoup trop tôt pour l’affirmer. Peut-on croire également en l’évolution positive de la pragmatique position du président Obama qui a réitéré dans son discours visionnaire du 5 avril à Prague qu’il ne favoriserait la construction en Pologne et en République Tchèque (l’opposition citoyenne y est exemplaire) d’un bouclier anti-missile supposément protecteur contre les armes nucléaires iraniennes (qui n’existent pas) qu’à la condition qu’il soit efficient et à prix raisonnable (« cost-effective and proven »)? Les Russes attendent la réponse à cette question irritante pour eux. Quant à Obama, il a déjà coupé 1.4 milliard de $ dans le développement de nouveaux missiles porteurs d’armes nucléaires dont la plupart auraient été orientées vers la Russie. Bien sûr, cela reste peu, compte tenu que les Américains dépensent encore chaque jour 110 millions de $ sur leurs armes nucléaires (Douglas Roche, Pugwash) : 92%
4-Af-Pak
Le dossier noir du président Obama est sa désastreuse intention de régler par un ajout considérable de forces militaires américaines le cas des Talibans, tant en Afghanistan qu’au Pakistan. Il est vrai par ailleurs qu’il a déclaré son intention de procéder à davantage d’offensives diplomatiques et nommé un négociateur et un nouveau général en ce sens. Mais l’offensive militaire de l’armée pakistanaise contre les Talibans, qu’on croit sinon commandée, du moins autorisée par Obama, provoque déjà un demi-million de réfugiés (en deux semaines!!!) et un bombardement d’avion américain a causé la mort de 95 enfants il y a deux semaines en Afghanistan : 20%
5-Guantanamo
Saluons les directives fermes d’Obama de fermer Guantanamo et de cesser tout interrogatoire procédant à de la torture, même ceux menés selon des techniques que les monstrueux Dick Cheney et Donald Rumsfeld autorisaient sous différents euphémismes. Différentes associations condamnent Obama pour son refus de publier d’autres photos répugnantes et pour sa défense des soldats bourreaux américains : Obama voudra-t-il plutôt remonter aux responsables hiérarchiques (déjà mentionnés), plutôt que d’accuser de simples pions troublés par des ordres pervers? Sa valse hésitation face aux cours militaires d’exception nous semble inquiétante, particulièrement pour l’enfant-soldat Omar Khadr que l’inertie de nos premiers ministres Martin et Harper a condamné à cet exil épouvantable : 60%
6-Politique étrangère
Le côté le plus encourageant de la politique étrangère du président Obama est certes la nomination de Susan Rice comme ambassadrice à l’ONU, ce qui fait oublier le cauchemardesque séjour de John Bolton, ennemi avoué de cette instance internationale nommé par George Bush. Les rapports d’Obama avec le secrétaire-général Ban Ki-moon augurent une ère de rapprochement : 90%
Malgré les piètres résultats de la secrétaire d’État Hilary Clinton en vue du règlement du contentieux (le mot est faible) Israël-Palestine, n’attribue-t-on pas à une diplomatie secrète d’Obama le retrait des troupes de Tsahal de la bande de Gaza la veille même de son investiture? 74%
L’Irak verra un retrait (hélas plus graduel que l’évacuation totale espérée en janvier) des désastreuses troupes militaires américaines d’occupation et le discours américain envers l’Iran et la Syrie a évolué, avec moins d’agressivité : 85%
La main tendue vers le président russe Medvedev se traduit concrètement par une volonté de renégocier le START (Traité de réduction des armes stratégiques) d’ici la date-limite qui s’approche très vite. Mais à quand une remise en question des manœuvres agressives de l’OTAN en Géorgie (auxquelles participent aussi des officiers de l’armée canadienne…)? : 80%
L’annonce d’une ouverture timide vers le rétablissement de relations normales avec Cuba et la franche poignée de mains avec Hugo Chavez du Vénézuela (Evo Morales de Bolivie, Daniel Ortega du Nicaragua, Rafaël Correa de l’Équateur etc.) augurent de rapports moins colonialistes des États-Unis face à l’Amérique du Sud et Centrale. Mais que fait Obama pour régler le sort des trois millions de réfugiés victimes des exactions militaires, paramilitaires et exportateurs de cocaïne en Colombie? 75%
En conclusion, l’arrivée du président Barack Obama représente un espoir considérable pour la paix dans le monde, un homme qui paraît équilibré et bien dans sa peau, avec une femme d’une intelligence remarquable au discours social orienté vers des objectifs féministes engageants et avec deux enfants adorables (on pouvait même observer sur le pyjama d’une de ses filles des signes peace!). Un homme peut-il suffire au changement, entouré comme il est de requins de la CIA et du Pentagone? Let’s give peace a chance! Yes, he can!?!
Les quatre premiers mois d’Obama
vus par un pacifiste
dimanche 24 mai 2009