La dignité humaine a encore frappé
La dignité humaine a encore frappé
26 avril 2009

«Art ou pas art», reconnaissons que la question n'a aucun intérêt. Plus intéressants par contre sont les motifs invoqués par les personnes opposées à la tenue de cette exposition. Certains veulent notamment bien que des corps soient présentés au public façon leçon d'anatomie, mais pas dans des postures jugées aussi ridicules! Ou alors l’on nous dit que les personnes qui se rendent en masse à ces expositions de corps «plastinés» n'ont d'autre intérêt que celui, peu louable, voire franchement malsain, de se «rincer l'œil», dès lors que l'anatomie, en temps normal, ne fait guère partie de leurs centres d’intérêt. Mais faut-il alors aussi critiquer ceux qui saisissent l'occasion d'une grande exposition consacrée à Picasso pour manifester leur intérêt pour la peinture? Je pensais pour ma part que la curiosité était l’un des moteurs de la connaissance. Moi qui ai eu l'occasion de visiter l'une des expositions du bon Dr Von Hagens à Bâle il y a bien dix ans de cela, je pourrais toujours me défendre en sortant de ma bibliothèque quelques ouvrages d'anatomie, comme ce magnifique Color Atlas of Anatomy qui a pour originalité, à la différence de la plupart des ouvrages consacrés à la discipline, de présenter des photographies plutôt que des dessins. Cela ne fait évidemment pas de moi un spécialiste, loin de là, mais cela suffirait-il à m'autoriser l’accès à cette exposition par toutes celles et ceux qui le refusent au grand public sous prétexte qu’il ne s’agirait-là que de «voyeurisme»? On sait que l’on se servira du mot «voyeurisme» lorsque la chose observée fait polémique, et que l’on dira «curiosité» lorsqu’elle ne prête pas à la critique. Encore une bataille de mots qui n’explique rien.
Soyons clair, les personnes qui s'opposent à ce que des corps humains soient offerts au regard de tous réagissent de la même façon que des mollahs à la vue d'une femme non voilée. Réflexe puritain qui a beau jeu de se réfugier derrière l'argument de la «dignité humaine» pour masquer sa gêne et l’imposer à l’ensemble des sensibilités. Une «dignité humaine» qui une fois de plus a bon dos. Est-ce à dire que cette dernière est ignorée dans les pays qui n'ont pas jugé bon d’interdire la manifestation sur leur sol? La France, axe premier du Bien contre le Mal, patrie des Droits de l'Homme et de la Dignité Humaine, qui se soucie grandement de cadavres «plastinés», mais peu d'autres problématiques autrement plus douloureuses, comme l'état de ses prisons ou la liberté de conscience de ses citoyens. On le savait depuis longtemps, le rationalisme à la française a aussi son côté irrationnel 2. En voilà un exemple de plus. La France, une démocratie décidément pas comme les autres. Mais rarement pour de bonnes raisons. Pauvre France.
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La question de l’origine des corps exposés mérite évidemment d’être posée. Le problème, c’est qu’on n’a pas attendu d’avoir la preuve qu’il s’agissait bien de condamnés à mort chinois pour interdire l’exposition. Une exposition qui n’a de toute façon nullement besoin de présenter des condamnés à mort pour être déclarée persona non grata par les chantres de la «dignité humaine», lesquels, à défaut d’apporter la preuve de l’origine illégale des corps exposés, n’ont qu’à se ranger derrière les considérations habituelles des censeurs de toutes obédiences, des termes à l’effet éprouvé comme «morale», «dignité», ou encore «décence».
La cour d'appel confirme l'interdiction de l'exposition "Our Body"
«La cour d'appel de Paris a confirmé, jeudi 30 avril, l'interdiction de l'exposition anatomique "Our Body, à corps ouvert", qui présente à Paris des cadavres humains. Alors qu'en première instance le juge des référés avait motivé son interdiction par le manque de décence de l'exposition, le premier président de la cour d'appel, Jean-Claude Magendie, s'est appuyé sur le doute entourant l'origine des corps.» Le Monde du 30 avril 2009.

1 «L’exposition Our Body porte atteinte à la dignité humaine», Le Monde du 22 avril 2009
2 «(...) les islamistes algériens s’en prirent vigoureusement à la médaille d’or du 1500 mètres féminin, Hassiba Boulmerka, qui «court en short devant des milliers d’hommes». (...) Ne sourions pas trop vite de ces émotions pudibondes et de ce qu’elles révèlent de la pensée magique de ceux qu’elles agitent. (...) la très cartésienne République laïque est sûre de son fait: le hejâb vaut soumission de la femme à l’homme et refus de la loi. «Dans le port du foulard, il y a quelque chose de plus que dans le port d’une croix ou de la kippa. Il y a dans le foulard plus qu’un signe religieux. Il y a l’affirmation que l’on ne doit pas se mélanger, que pour un musulman la loi civile ne compte pas; seule compte la loi de l’islam. Or les droits de l’homme, cela commence souvent par les droits de la femme. Ce sont deux dangers majeurs, en contradiction à la fois avec le pacte national français et avec notre pacte républicain», estime François Bayrou, le ministre de l’Education nationale. Conception que récuse fort sagement le Conseil d’Etat: «Par lui-même le foulard n’exprime rien, à la différence des signes qui sont par eux-mêmes ou par leur utilisation historique une incitation à la haine ou à la violence. (...) Le foulard n’est ressenti comme une agression contre la dignité féminine que moyennant toute une reconstruction à partir de ce que l’on sait de la religion ou de la civilisation islamique. Or il paraît évident (...) que ni l’administration ni le juge ne peuvent s’immiscer dans de telles considérations.» Depuis plusieurs années, le débat politique, les conflits scolaires ou professionnels, les procédures judiciaires font rage, confirmant que l’imaginaire vestimentaire est matière à passions, y compris dans une société industrielle supposée être «désenchantée».» Tiré de «L’illusion identitaire» de Jean-François Bayart, éd. Fayard, 1996, p.199-200
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