La miviludes a peur du noir
La miviludes a peur du noir
23 mars 2008
Attendant fiévreusement le rapport d’activité de la miviludes pour l’année 2007 (celui-ci ayant pris du retard), l’écho qui a été fait dans les colonnes du Monde au “document de travail préparatoire au rapport annuel de la Mission” a suscité tout mon intérêt. On y apprend que le “satanisme” fait partie des nominés pour la récompense du “sectaire 2007”, le jury de la miviludes s’inquiétant de l’évolution du “satanisme en France”. Le satanisme, selon Mr Roulet, futur ex-président de la Sainte Mission, c’est “25 000 personnes concernées”, ce sont des “actes de barbarie”, une “augmentation du nombre de suicides chez les jeunes”, des “actes déviants” de toutes sortes. Des “dérives qui inquiètent le grand public” nous dit encore la miviludes, laquelle, bien entendu, est en contact direct et permanent avec la population, de telle sorte qu’elle sait exactement ce qui l’inquiète au quotidien. Quitte à faire ce qu’il faut pour que cette “inquiétude” soit partagée par le plus large public possible. Et ce n’est certainement pas la question du pouvoir d’achat qui va faire de l’ombre aux problèmes vitaux que soulèvent le président Roulet. Des membres de la Mission qui iraient volontiers manifester contre la venue en France d’un Marilyn Manson, grand sataniste devant l’éternel, rejoignant en cela les ligues de vertu américaines (chrétiennes fondamentalistes) qui ne contrediraient pas les conclusions “inquiétantes” de la miviludes sur l’influence du satanisme et de ses chantres sur “la jeunesse”. Même si les chiffres avancés par la miviludes, comme souvent, laissent sceptique. "Pour parvenir au chiffre de 25 000 adeptes, la Miviludes semble confondre les amateurs de musique black metal ou gothic et les satanistes” affirme Olivier Bobineau, du CNRS (et lui-même ancien de la miviludes, c’est dire!). Et de poursuivre: “Or qu'est-ce qu'un fidèle sataniste? C'est quelqu'un qui connaît la doctrine satanique - qui, contrairement à ce que l'on croit, ne valorise par le Diable ou Satan mais l'égocentrisme libertaire, la défiance, la rébellion face à Dieu -, quelqu'un qui pratique un culte mettant en scène symboles, gestes et paroles, qui appartient à un groupe organisé, y compris sur Internet, et qui se déclare sataniste.” Des précisions sur le satanisme que le Monde avait déjà eu l’occasion d’évoquer dans un article consacré à un fidèle de Satan embarqué dans la Royal Navy britannique. Chris Crammer, le marin en question, a “découvert sa foi à l’âge de 15 ans” au travers de “l’oeuvre du fondateur de l’Eglise de Satan, Anton LaVey”. “Les disciples d'Anton LaVey dénoncent la violence, condamnent toute forme de magie noire et assurent ne pratiquer aucun sacrifice d'animal. Loin de voir dans Satan « un grand type rouge avec des cornes », ils le tiennent pour l'incarnation de tout ce qui est propre à la nature humaine : la fierté, l'ambition, le désir physique, l'individualisme. Ce satanisme-là s'apparente à une forme de libre-pensée fustigeant toutes les formes d'hypocrisie.” Propos similaires dans l’Hebdo, où un numéro consacré aux “sectes en Suisse” donnait la parole à un sataniste lucernois, “grand prêtre de l’Ordre Noir de Lucifer”. “Portant un heaume médiéval, des flambeaux et des drapeaux suisses, les adorateurs du diable se lancent alors dans la lecture de textes rituels, chantent et font sonner un gong, avant de se passer un tocsin rempli d'hydromel.” “Nous pouvons jeter trois sorts: celui de la compassion pour aider quelqu’un, celui de l’amour pour fonder un couple et celui de la destruction pour annihiler un ennemi raconte Markus Wehrli. Mais, après une cérémonie, nous laissons toujours le lieu comme nous l’avons trouvé, par amour de la nature. Nous excluons également les profanations de tombes, les sacrifices humains ou animaux et les rites sexuels”. Il semble donc qu’il soit possible d’être sataniste sans nécessairement s’adonner aux méfaits que la miviludes rattache, par des raccourcis dont elle a le secret, à ce culte, jusqu’à être un bon marin de la Royal Navy. Car comme à son habitude, et au-delà des chiffres peu fiables qu’elle avance, la miviludes confond délits et pratiques marginales, délinquance et “déviance”. Mais ce qui est encourageant à la lecture de cet article du Monde consacré à la “polémique sur l’importance du satanisme en France”, c’est qu’on constate que les journalistes ne prennent plus la parole du président Roulet pour vérité d’évangile. Ainsi que les abonnés du Monde.fr, dont les réactions laissent peu de place aux conclusions alarmistes du préfet le plus “rationnel” de France. Sachez néanmoins, amateurs de gothique et de black métal, que la miviludes vous surveille! Pour votre bien, n’en doutez pas.
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Jusqu’à quand va-t-on accepter en France qu’une poignée de gens aussi incompétents, dans la subjectivité la plus totale et avec tout le parti pris qu’une action aussi mal définie le permet, s’adonne sans mandat à une oeuvre de normalisation des pratiques et des croyances, au nom d’un hygiénisme moral, d'un hygiénisme de “prévention” qui n’a d’autres arguments à avancer que des cas particuliers (1), et où le rationalisme revendiqué de ses membres rejoint le puritanisme le plus rigide? La société française doit être bien malade pour accepter ça. Jusqu’à quand la miviludes?

(1) L’argument qu’on entend toujours: “Allez écouter ce que disent les parents d’un adolescent qui s’est suicidé”. Ou quand la souffrance fait figure d’autorité inattaquable, tant il semble évident que des parents dont l’enfant s’est suicidé sont les mieux placés pour devenir les sociologues de leur propre malheur.
Lorsqu’un adolescent se donne la mort et qu’on apprend qu’il était de tendance “gothique”, s’il faut à tout prix faire un lien entre les deux, celui-ci doit bien plutôt pencher en direction du symptôme que de la cause. Dans un cas comme celui-ci, il semble plus raisonnable en effet de voir dans le funèbre théâtrale du gothique l’expression d’un mal-être qui lui est extérieur que la cause de celui-ci. De ce point de vue, Michael Moore ne se trompe pas dans son film consacré au massacre de Columbine, où le réalisateur américain donne la parole à Marilyn Manson, “ennemi numéro un des Etats-Unis”, accusé d’avoir été la cause de cette tuerie par la fascination qu’il exerçait, semble-t-il, sur les deux étudiants à l’origine de la tragédie. Un Micheal Moore qui voit bien plutôt dans la société américaine tout entière, plutôt que dans la personne de Manson, l’origine du mal, une société où la peur est un marché qui engendre de gros bénéfices dans de nombreux domaines d’activité, qu’il s’agisse des médias, de l’armement ou des médicaments. A moins qu’il faille également stigmatiser les oeuvres nées du romantisme allemand, comme les célèbres “Souffrances du jeune Werther”, au nom de la prévention au suicide des jeunes?
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