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Vous trouverez ici «quelques considérations» non à proprement parler sur «les sectes», mais sur l’anti-sectarisme, c'est-à-dire sur l’action militante d’un certain nombre d’associations qui se disent peu ou prou «anti-sectes», ainsi que sur les référents qu’elles mobilisent pour expliquer leur combat. Qu’il s’agisse de lutter contre «les sectes» ou d’aider les victimes déclarées de ces dernières, l’action «anti-sectes», avec en France son prolongement institutionnel dans la miviludes, par ses retombées quotidiennes, parfois comiques, parfois dramatiques, son caractère tous azimuts et les passions qu’elle suscite, est un thème rêvé pour alimenter les colonnes d’un blog.
Ce qui étonne le plus dans cette affaire de «lutte contre les sectes», c’est l’impossibilité dans laquelle se trouvent les personnes qui s’y livrent de définir l’objet qu’elles poursuivent. Non qu’elles manquent d’organisations contre lesquelles se dresser (avec des motifs plus ou moins valables selon les cas), et donc auxquelles appliquer le mot «secte», mais le problème demeure quant au choix des groupes qui seront qualifiés de «sectes» et ceux qui échapperont à cette qualification 1. Des associations de particuliers - dont la plus influente en France est l’unadfi - qui peinent à expliquer le sens de leur combat autrement que de manière tautologique, c’est-à-dire autrement qu’en affirmant poursuivre la «secte» et le «sectaire», dont elles disent évidemment le plus grand mal, et que les organisations qui sont la cible de leurs attaques sont bien des «sectes». Un terme qui n’a aucun effet en droit et dont le sens n’est validé par aucune autorité qui ait force normative. Pour le dire encore autrement, l’action «anti-sectes» est auto-référante: elle ne s’établit (et ne peut d’ailleurs s’établir) qu’à l’aune des critères et des définitions que les acteurs de la «lutte contre les sectes» ont eux-mêmes forgés. Ajoutons encore que la nécessité d’une telle distinction (entre «sectes» et non «sectes») pose elle-aussi question: est-il vraiment nécessaire d'insérer certains groupes dans ce qui ressemble à une nouvelle catégorie criminelle (non juridique nous l’avons dit) pour neutraliser les actions délictueuses qu’ils sont susceptibles commettre? Car il est bien évident que l’action «anti-sectes» ne se construit pas au regard d’une forme toute particulière de délinquance, comme la «pédophilie» qui fait aujourd’hui beaucoup parler d’elle; car si tel était le cas, non seulement faudrait-il retrancher du catalogue des «sectes» nombre de mouvements dont il serait alors facile de démontrer qu'ils n’ont aucun lien avec les délits poursuivis, mais encore faudrait-il l’élargir à des organisations autrement plus populaires que celles qui en font aujourd’hui les frais. Pour preuve, les difficultés qu’a la justice à intervenir dans les affaires des «sectes», tant la teneur des plaintes que mettent en avant les «associations d’aide aux victimes» (c’est ainsi qu’elles aiment à se présenter) peine à trouver écho devant un tribunal, la fameuse «manipulation mentale» en étant le meilleur exemple 2. Et comme l’on ne juge pas coupables des gens sur la seule accusation de «secte», «les sectes» font rarement l’objet de condamnations. Ce qui n’empêche pas l’unadfi et ses suiveurs d’appeler à combattre l'entité «secte» en soi. Et de renverser le problème: plutôt que d’établir la liste des «sectes» par la commission d’un certain type d’infractions, on choisit a priori (sur la base de considérations qui relèvent plus de l'épiderme que du droit) qui sont «les sectes» pour espérer qu’ensuite, parmi leurs pratiques, il s’en trouve qui puisse faire l’objet d’une action en justice. Quitte à créer de nouvelles incriminations pénales si nécessaire. En d’autres termes, on sait d’avance qui sont «les sectes», mais on ignore si elles franchissent les limites de la légalité 3. Qu’importe, il s’agit pour ces gens de «sectes», et c’est à ce titre qu’ils les poursuivent. Même si la justice ne donne aucun moyen pour cela (l’«impunité» des «sectes» est d’ailleurs l’un des grands thèmes du discours «anti-sectes»).
La pauvreté des infractions dont «les sectes» se font l’auteur, conjuguée au discours «anti-sectes» qui présente le «phénomène sectaire» comme l’une des pires calaminés de notre époque 4, tout cela fait partie des nombreux contrastes qui ne manquent pas au domaine de la «lutte contre les sectes». Mais de cela, bien entendu, nous aurons l’occasion d’en reparler.

1 Faut-il qu’ils réunissent contre eux des «mécontents»? Certainement, mais il est clair que les groupes qualifiés de «sectes» ne sont pas les seuls à faire l’objet de critiques. Qu’ils aient des activités illégales? Cela ne semble pas être le cas, sachant que rares sont les «sectes» qui ont été condamnées par la justice. Sans compter que là-aussi d’autres groupes, qui eux ne sont pas qualifiés de «sectes», sont ou se sont trouvés dans l’illégalité. Qu’ils se disent tournés vers la «religion» et le «spirituel»? Pas plus, puisque d’une part tous les groupes qui se présentent à vocation «religieuse» ne sont pas de facto qualifiés de «sectes», même ceux qui réunissent contre eux de nombreux «mécontents», mais surtout ne cesse-t-on de nous répéter que la plupart des «sectes» n’ont rien de «religieuses», alors que d’autres «sectes», affirme-t-on encore, ne professeraient «même aucune théorie, (...) aucune croyance spirituelle ou religieuse, philosophique ou politique».
Que les «associations d’aide aux victimes des sectes» sachent précisément qui sont «les sectes», et qu’elles soient parvenues à convaincre l’opinion que leurs choix étaient les «bons» - sans compter qu’il leur a fallu également convaincre l’opinion qu’une «secte» est quelque chose de nuisible - c’est une chose. Mais il est certain que si l’on donnait la «définition de la secte» qu’ont forgée ces associations (et les «critères» d’identification qui vont avec) à des personnes qui n’auraient jamais eu à subir l’influence de ce discours, et qu’on demandait à ces personnes de dresser la liste des mouvements qui selon elles correspondent le mieux à cette «définition», il y a fort à parier que leur liste comporterait bien des surprises. Car le discours anti-sectes est un discours fait de parti-pris. Le parti pris de nommer «secte» tels mouvements à l’exclusion de tels autres, le parti pris de faire de la «secte» un objet à abattre. Il serait dès lors surprenant que les personnes qui ont initié ce combat laissent à d’autres qu’elles le soin de désigner «les sectes», même si elles aiment à présenter leur action comme relevant de la plus froide «objectivité». Le risque serait en effet trop grand de passer à côté de mouvements qu’elles ont choisi de combattre sous cet intitulé. Il en va de même des pouvoirs publics, qui eux-aussi ont besoin qu’on leur dise concrètement qui sont «les sectes» pour savoir après qui ils doivent courir. Une mission dévolue à la miviludes: «sensibiliser» autorités et magistrats aux «dérives sectaires», selon le vocabulaire en cours dans cette officine, ce qui veut dire, là-aussi, désigner «les sectes». La meilleure preuve que le discours anti-sectes est exclusivement fait d’a priori, c’est l’unadfi qui la donne sur son site internet, où l’on nous dit que parmi ses missions se trouve «l'étude des principes et méthodes des organisations de type sectaire». Cela signifie donc qu’à l’unadfi on sait reconnaître une «secte», même si l’on ignore comment cela «fonctionne»! En résumé, la «secte», c’est la meilleure fausse évidence qu’on ait trouvé depuis bien longtemps.
2 «A leurs yeux, l'aspect principalement répressif est problématique. "Au-delà de l'abus de faiblesse ou de l'escroquerie, les victimes ne peuvent pas toujours faire référence à des lois existantes pour porter plainte et les infractions sont difficiles à matérialiser", indique M. Gest. Dans ce cadre, la Miviludes joue un rôle de "prévention et d'information indispensable".» Tiré du Monde.fr, «Face aux sectes, le ministère de l'intérieur adopte une politique libérale mais ferme», paru le 05.02.2008.
3 Un petit jeu auquel se livre Arnaud Palisson sur son blog: «Quel trouble à l'ordre public peut-on reprocher aux Témoins de Jéhovah?» se demande-t-il. Et de poursuivre: «De faire du porte-à-porte insistant? Non. De vendre des revues niaises aux illustrations qui semblent sorties d'un magazine des années 30? Non. De ne pas porter à la connaissance des autorités des agressions sexuelles sur mineur ? Il y a là matière à s'interroger car la non-dénonciation de crime ou de mauvais traitements à enfant est un délit (articles 434-1 et 434-3 du Code pénal). De faire pression sur un adepte hospitalisé nécessitant des transfusions sanguines pour qu'il refuse ce traitement, au risque d'en mourir? N'y aurait-il pas là provocation au suicide (articles 223-13 et suivants du Code pénal)? Ne serait-il pas plus intéressant de faire réaliser des études juridiques, par des universitaires ou des praticiens du droit, afin de déterminer si oui ou non, les Témoins de Jéhovah troublent l'ordre public de cette façon?» Se rend-il compte en disant cela que l’Eglise catholique peut-elle aussi donner «matière à s’interroger» sur la «non dénonciation de crime ou de mauvais traitements à enfants» dans les affaires de prêtres pédophiles n’ayant jamais été dénoncées à la justice? Est-ce là un critère pour définir les «sectes»? Et si oui, faut-il alors conclure que l’Eglise catholique est une «secte»? Et que faire à partir d’une telle affirmation? Mobiliser les pouvoirs publics contre cette église sous prétexte de «lutte contre les dérives sectaires»? C’est clair, pour Mr Palisson, les Témoins de Jéhovah forment une «secte»; à partir de là (c’est-à-dire une fois qu’il s’est convaincu, on ne sait trop comment, que les Témoins de Jéhovah relève de la catégorie «secte»), la seule question qui le taraude, c’est de trouver le moyen de les coincer. Quant à savoir d’où Mr Palisson tient la certitude que le mouvement des Témoins de Jéhovah forme une «secte» dans le sens criminel qu’on lui connaît, alors même qu’il en est encore à se demander «si oui ou non les Témoins de Jéhovah troublent l’ordre public», mystère. Ne serait-il pas sous l’influence de l’unadfi?
4 «Comme la drogue, comme le terrorisme, comme le sida, comme le viol, la secte est une drogue psychique, un terrorisme intellectuel, un sida social et culturel, un viol psychique». Le père Jacques Trouslard sur le site de l’unadfi.


