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Un photographe de la Vie




Depuis le numéro 3 de Képhas, presque chaque nouvelle parution accueille une photographie de Pierre Parcé, présence insolite de l’image dans une revue de réflexion, ouverture sur un autre espace et un autre regard que celui des lettres et de la lecture. Leur série forme, depuis 2002, une galerie d’exposition en élaboration progressive, sans que l’artiste, ni son œuvre n’aient  été présentés jusqu’ici, bien que le photographe ait lui-même écrit deux articles dans Képhas. L’abbé Jean-François Galinier – Pallerola, Directeur du Centre Diocésain d’Art Sacré de Saint Pierre des Chartreux (Toulouse) nous fait partager son regard sur les photographies de Pierre Parcé, en partant du paysage, pour évoquer ensuite l’homme, puis l’œuvre.


D’abord, prendre le grand angle, camper le décor d’ensemble. Les Albères plongent dans la Méditerranée formant un amphithéâtre de collines pierreuses, de vallons, de ravins, de baies, de criques et de caps balayés par la Tramontane, un bout du monde. De l’autre côté de la crête aride, c’est l’Espagne. Mais des deux côtés de la frontière, c’est la même Catalogne. Tournant résolument le dos à la mer, des générations de paysans, que d’anciennes photographies montrent en général petits, secs comme des sarments et la peau tannée par le soleil, ont façonné un paysage unique au monde en construisant des terrasses, des murets de pierres sèches, un réseau de rigoles pour éviter l’érosion de la terre végétale par le ruissellement des pluies, et en plantant des vignes sur ces pentes abruptes. Les grappes y donnent un jus concentré en sucre et en arômes que le clan Parcé au Domaine de La Rectorie vinifie en Collioure et en Banyuls. En hiver, apparaît un univers graphique qui a façonné l’œil de Pierre Parcé dont la famille est enracinée dans ce terroir.

Rétrécir ensuite le champ de vision. Une haute maison bourgeoise à plusieurs étages entourée d’un grand jardin, largement ouverte sur l’avenue qui mène au Puig del Mas, hameau où se trouve la « casa pairal », le berceau de la famille. Son allure opulente et altière est démentie par un certain désordre, une restauration toujours incomplète, le voisinage du potager familial, de vieilles barriques et de camions agricoles. Ceux qui vivent là doivent aimer l’histoire et l’espace plus que le confort, l’œuvre en cours d’élaboration plus que les achèvements. Elle sert d’atelier, de galerie, de cave à dégustation, d’habitation familiale, d’accueil pour les hôtes. Une Vierge à l'enfant surprend le visiteur dans le hall ; s’il pénètre jusqu’au secrétariat, un gigantesque St Roch le persuadera qu’on ne cherche pas à éviter ici des signes de catholicité que d’aucuns pourraient trouver ostentatoires. L’accrochage sur les murs blancs de l’œuvre peinte d’un cousin de Maillol lui donne une allure de musée. On se surprendrait à chuchoter comme dans une église dans les vastes pièces du rez-de-chaussée, si les aboiements du chien de la maison ne couvraient la conversation.

Pierre Parcé fait partie de cet univers viticole sans lui appartenir totalement. Il lui échappe par sa naissance à Bourg-La-Reine (1952) et par sa formation intellectuelle et artistique à Paris rue de La Grande Chaumière (Arts graphiques) et à l'Ecole Louis Lumière pour la photographie. Devenu photographe, il travaille dans  des agences de publicité puis crée un studio publicitaire en 1977. Il réalise des commandes pour divers magazines, français et étrangers, ainsi que pour la Conservation des Monuments Historiques. En 2003, il ouvre à Banyuls une galerie de photographies. Ses dernières expositions ont eu lieu à Gérone, avec le sculpteur José Bonhomme, aux Olivétains, à Saint Bertrand de Comminges (2005), au Centre  d’Art Sacré de Saint Pierre des Chartreux à Toulouse (2006), à différentes reprises à Perpignan et Villeneuve de La Rivière pendant le festival. Il a notamment publié une monographie sur le sculpteur Memos Makris.

Le titre de l’exposition de Toulouse, ZΩH, exprimait l’ambivalence du personnage : son côté spirituel, aérien, artiste, car ZΩH, c’est la vie au sens surnaturel, le Principe à l’origine de toute vie biologique. ZΩH dit aussi son côté terrien, terroir, vigneron catalan indifférent au look et aux modes, car ZΩH désigne aussi la vie terrestre dans son foisonnement et son mouvement.

Pierre Parcé saisit dans ses photographies l’instant où cette vie surgit, palpite. Il le fixe pour le retenir, l’empêcher de disparaître, et nous le montrer, comme on immortalise un événement dont on veut garder le souvenir. Dans le même mouvement où il cherche à retenir l’instant qui disparaît, Pierre avoue son impuissance, l’impuissance de l’homme à retenir la vie.

Il imprime ses cliché sur une tireuse de plans  au rendu brut, usant d’un papier ordinaire ; accroche ces grandes feuilles sur des portiques fragiles et des fils arachnéens qui soulignent la force graphique de l’image et la fugacité de l’instant, le jaillissement et la précarité de la vie humaine, la fragilité d’un travail destiné à disparaître. L’intervention du photographe proteste d’un désir d’éternité et appelle celle du Créateur qui seul maintient sa créature dans l’existence:

« Tu retires leur souffle, ils expirent,

A leur poussière ils retournent,

Tu envoie ton souffle, ils sont créés, » (Psaume 104, 29 -30)

D’autres fois, Pierre, écartant par choix la numérisation, reste fidèle aux tirages argentiques et aux petits formats. Le spectateur doit s’approcher pour regarder de près la palette des gris, lire la succession des plans, distinguer le minéral de l’humain. La couleur est proscrite, comme une facilité que l’artiste se refuse, une « distraction » dirait Pascal, qui empêcherait l’ascèse du regard  et disperserait l’attention. Ni les photographies de Pierre, ni sa terre caillouteuse et pentue, ni les crus du domaine ne jouent la carte des pratiques culturales mécaniques, des vins d’opérette « parkérisés », des procédés démagogiques et des décors d’espagnolade.

Pierre aborde en effet la photographie comme les membres du clan Parcé élèvent leur vin. Celui qui œuvre, qui regarde ou qui déguste est appelé à entrer dans une même démarche d’exigence, de rigueur, à recevoir et à s’approprier une tradition vivante, car le vin, comme la photographie, relèvent d’une démarche de culture.

Le photographe et le vigneron relèvent le même défi : jusqu'où l’homme  peut-ils s'émanciper du donné matériel et métamorphoser la nature en œuvre d'art ? En partant de la grappe enlevée au cep ou d'un morceau de tôle froissée tirée d'un fossé, l'artiste - artisan opère le grand œuvre de la transmutation poétique. Mais en dehors de Dieu, nul ne crée pas à partir de rien : il faut travailler sur un matériau brut. Comme le moût est changé en vin de haute noblesse, l'objet tridimensionnel saisi par l'objectif devient image sur papier, impression de noir de gris et de blanc.

Le savoir-faire et la technique du vinificateur tendent à s'affranchir du terroir et du climat jusqu'au point où le photographe peut inventer l'image photographique tout en capturant un reflet du réel, un non-sujet qu'il élève en représentation. « Man-hou » qu'est-ce que c'est ? disent les Hébreux en goûtant la manne. Qu'est-ce que c'est ? interroge le spectateur devant une photographie à la limite de l'abstraction. Le parallèle entre la photographie et le vin trouve ici sa limite. Pierre peut prendre son cliché n’importe où, tandis qu’on ne produit du Banyuls que sur la Côte Vermeille. On peut planter le cépage de Gewurztraminer en Languedoc, mais sans espérer obtenir un vin d’Alsace : un grand vin est fruit d’une terre particulière et du travail des hommes qui y vivent.

L'art de ce photographe consiste à stimuler le talent de l'observateur par l'élipse du sujet, la suspension du geste, le jeu du format ou de la texture qui déstabilisent le regard. C'est au spectateur de combler le vide et de donner le sens au cliché, à lui d'entrer dans le courant de l'inspiration qui circule du photographe à l'objet photographié. L’image reste ouverte, fonctionnant comme un symbole dont le commentaire n’épuise pas la signification : la table de fête vers laquelle court un enfant arrivant du jardin évoque la communion, la joie de parvenir au Royaume, l’espérance du banquet eschatologique…

Ainsi celui qui emplit sa bouche d'une gorgée d'« Oublée »* éprouve un feu d'artifice de saveurs et de parfums et met en œuvre  une rhétorique d'images et d’analogies pour traduire en mots la magnificence de ses sensations.

                                                                             Abbé J-F Galinier-Pallerola



*Vieux Banyuls du Domaine de La Rectorie


 
 

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