Un petit billet rapide pour signaler plusieurs réflexions autour de la recherche et de l’université.
Tout d’abord ce billet “coup de gueule” d’Olivier Ertzscheid et les commentaires qui vont avec. Olivier commente une note de l’Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Superieur dont les critères d’évaluation de la productivité des chercheurs sont consternants (N publications en 4 ans). Le résultat d’une évaluation basée sur de tels critères est facile à prévoir : les chercheurs vont très facilement couper un article intéressant en deux sous-articles acceptés par deux revues obscures. Mais ce que dénonce Olivier avant tout, c’est la logique gestionnaire, comptable, de l’Agence dont on pourrait attendre qu’elle prenne sa mission un peu plus au sérieux et aille au-delà de critères purement bibliométriques pour évaluer les chercheurs.
Et j’en profite donc pour copier ici cet article de Weingart publié en 2005 sur l’impact de la bibliométrie sur la recherche. Comme je suis feignant, je me contente de vous traduire l’abstract ici :
L’introduction de classements bibliométriques (et autres) est une réponse à des pressions reposant légitimement sur le système d’enseignement supérieur et de recherche. Après des années d’hésitations de la part des scientifiques, des administrateurs et même des politiciens de nombreux pays industrialisés, l’implémentation de classement des institutions d’enseignement supérieur et de recherche basé (entre autres) sur la bibliométrie est maintenant menée à grande échelle. Ce qui était autrefois source d’irritation pour les différents acteurs concernés est devenu d’un seul coup source d’engouement. Mais, dans l’ombre de cet enthousiasme soudain, très peu de réflexions sont menées sur l’impact de cette pratique sur le système lui-même. Jusqu’à présent, des données empiriques sur l’impact des classement bibliométriques ne semblent exister que dans deux cas : les évaluations des systèmes de recherches australiens et britanniques. Aussi, les effets directeurs des classements bibliométriques et les réactions du système demeurent largement inconnus. Les classements sont très demandés par les politiques. L’effet attendu est de créer une compétition entre les institutions d’enseignement supérieur et de recherche afin d’accroître leur efficacité. Les classement sont supposés mettre à jour l’excellence au sein de ces institutions et leurs chercheurs. Les effets imprévus ont peut-être des conséquences plus importantes, par exemple en conduisant à la fermeture de force des institutions les moins compétitives ou bien à la création d’oligopoles qui, une fois obtenu leur position dominante, ne peuvent plus être rejointe par leurs compétiteur. Au niveau individuel, l’émergence d’une sorte de “top 50” des stars scientifiques peut d’ores et déjà être observée (ISI HighlyCited.com). Avec la diffusion des classements, la culture et les paradigmes de l’administration des affaires se diffuse dans le système académique. La commercialisation des classement est encore plus prononcée dans la dépendance de cette pratique à des fournisseurs commerciaux de données. Lorsque des produits tels que les Indicateurs Principaux de Science de ISI deviennent disponibles, leur usage dans un contexte d’évaluation augmente rapidement. Le futur du systèmes d’enseignement supérieur et de recherche repose sur deux piliers : la traditionnelle revue par les pairs et les classements. Le but devrait être d’avoir un système de revue par les pairs informé qui puisse combiner les deux. Toutefois, l’usage politique des chiffres (citations, facteurs d’impact, financements, etc.) apparaît inévitable.
J’ai, par ailleurs, commencé la lecture d’un ouvrage passionnant : “How the university works” de Marc Bousquet. Son propos (en tout cas au point où j’en suis) est de dénoncer la précarisation des acteurs de l’enseignement supérieur, et principalement des doctorants qui assurent toutes les tâches d’enseignement
pour un salaire dérisoire1. L’université (américaine) est non seulement plongée dans le libéralisme économique, mais elle en constitue même l’une des figures de proue. Là où sont propos rejoint le billet et l’article que je viens d’évoquer, c’est dans la démonstration faite par l’auteur que cette précarisation des “ressources humaines” et cet ultra-libéralisme ont été rendus possibles par la prise de pouvoir, au sein de l’université, des administratifs et gestionnaires et de leur culture du résultat et de l’efficacité économique.

Voilà pour ce qui est de la critique de l’université américaine (ou de l’américanisation de l’université). Pour une critique de l’université française, ces deux billets de l’énervé de service parlent d’eux-même. Lecture obligatoire !
Et ça sera tout pour aujourd’hui2.
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1.Il s’appuie principalement sur les sciences humaines et sociales qui connaissent très peu le système des post-docs mais font durer les thèses pendant parfois 10 longues années.
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2.Edit du 30 mars : En fait, non, plus d’anecdote ici. Cet article m’a convaincu : n’étant pas anonyme sur ce blog, je vais éviter les détails trop personnels. Et puis c’est un exercice nombriliste et appelé à disparaître très prochainement. :-) Donc on s’arrêtera à 3 anecdotes, c’est déjà la moitié du boulot et comme j’étais à moitié convaincu (et que je ne suis qu’à moitié inintéressant)...