Dans son édition du 6 mars, le journal Nature se fend d’une “news” pour commenter le retrait d’un papier par ses auteurs. Le papier avait été cosigné par la lauréate du prix Nobel Linda Buck. En soi, il n’y a rien de proprement scandaleux : les auteurs n’arrivent pas à reproduire les résultats qu’ils ont publiés en 2001 et demandent le retrait du papier. C’est ce que tout scientifique découvrant un problème avec ses données se doit de faire. Et pourtant...
Tout d’abord, les commentaires de Nature limitent la portée de l’incident : “the retractation will probably only have a minor effect on the field.” Ainsi aucune autre équipe n’aurait perdu de temps à essayer de reproduire ces résultats ou n’aurait basé ses recherches sur ces résultats ? Si tel est le cas, cet article a été bien peu fructueux. S’il n’a intéressé personne, n’a engendré aucune hypothèse, aucune expérience, pourquoi l’avoir publié ? Est-ce que Nature n’est pas en train de nous dire qu’ils publient des articles inintéressants pour peu qu’un prix Nobel les signe1 ? Et si les effets du retrait sont minimes, comment expliquer les 138 citations ? Ou alors, ces résultats sont finalement corrects : “Other researchers have corroborated some of the paper’s results using other techniques”. Etant donné que Buck déclare ne plus du tout avoir confiance en ses résultats (“we have totally lost confidence in the conclusions of that paper”), il serait peut-être judicieux de regarder à deux fois les papiers ayant confirmés ces résultats...
Ensuite, sur les raisons de l’irreproductibilité des résultats, plusieurs hypothèses se présentent. La première, celle qui est suggérée mais non prouvée est que l’auteur principal, celui qui a obtenu les données, ait falsifié les données. Ses cosignataires, trompés, demandent donc le retrait de l’article. Le premier auteur n’a pas fait de commentaires, une enquête est en cours. La deuxième hypothèse est celle d’une erreur de manipulation qui amène des résultats intéressants. Ceux-ci sont publiés sans plus de vérification, tous les signataires se contentant des premiers résultats. La troisième est celle d’une erreur de manipulation se répétant de manière consistante quand l’expérience est répétée et échappant aux vérifications (par exemple un appareil dont on oublie de vérifier la calibration, un bug dans un programme, etc.).
Dans les deux premières hypothèses (triche ou publication sans vérification), cette histoire laisse à penser que la compétition accrue qui a lieu dans le milieu scientifique conduit à des comportements bien peu conformes avec l’éthique scientifique. C’est une illustration du fait que l’évaluation du travail (ici scientifique) mène au détournement des critères d’évaluation2. Le premier auteur a d’ailleurs été récompensé par un poste de professeur3.
Pour finir, un point m’a particulièrement énervé dans cette news. Dans les sciences biomédicales, l’ordre des signatures a une importance particulière. Le premier auteur est normalement celui qui a obtenu les résultats. Le dernier est celui qui a supervisé le travail (enfin, bien souvent il s’est contenté de trouver des financements). Entre les deux signatures peuvent être présents, par ordre d’importance, d’autres contributeurs : ceux qui ont donné un coup de main sur une manip’, ceux qui ont prêté du matériel, ceux qui ont aidé à l’analyse des données, etc. Etre le premier auteur est donc une position prestigieuse. Mais de plus en plus de papiers font appels à des techniques multiples et il arrive de plus en plus fréquemment que plusieurs chercheurs aient une contribution équivalente à la production de données : l’une aura fait des enregistrement en électrophysiologie tandis que l’autre aura utilisé le microscope à deux-photons. Une pratique récente est donc de partager le prestige de la première place par une astérisque signalant les auteurs ayant eu une contribution égale dans le papier.
C’est le cas de l’article rétracté : une note indique “These authors contributed equally to this work”. Or que se passe-t-il une fois que le scandale éclate ? D’un seul coup, la deuxième signataire, supposée avoir eu une contribution aussi importante que le premier, déclare qu’elle n’est pour rien dans l’obtention des données, qu’elle a uniquement fournit des “réactifs” (c’est la traduction française de “reagents” mais dans le cas présent il s’agit de “constructs” pour produire des souris transgéniques) et quelques idées : “[she] was credited only with providing reagents and designing experiments”.
Si tel est le cas, pourquoi avoir partagé le crédit du papier ? Pourquoi être co-premier auteur (c’est comme ça qu’on dit) ? Comment peut-on, sans honte, affirmer qu’on a reçu une signature de complaisance quand le vent tourne ? Shame on you, Lisa Horowitz! Et honte aussi sur les autres auteurs qui ont accepté ce manquement à l’éthique. Ils ne sont peut-être pas responsables d’une fraude scientifique, mais ils sont responsables de manoeuvres de bas-étage pour promouvoir un auteur au-delà de son mérite.
Au final, tant du côté de Nature que de celui des auteurs, on a l’impression d’avoir affaire à un joli bal de faux-culs4.
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1.Pour être tout à fait honnête, Buck a obtenu son prix Nobel 3 ans plus tard, en récompense d’un article publié en 1991. Elle évoque toutefois le papier de 2001 dans son autobiographie de Nobel, ce qui rétrospectivement est malheureux...
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2.Ceci est un théorème dont, malheureusement, je n’arrive pas à retrouver l’origine. Si un lecteur avisé en connaît le nom, l’auteur, etc. merci de laisser un commentaire.
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3.Mais non je ne suis pas aigri :-)
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4.Et sans aucun rapport (!) mais pour continuer à répondre à la demande de Tom, une deuxième chose inintéressante sur moi... et ma compagne: nous sommes nés le même jour, avons eu des enfants le même jour (2 fois) et nous sommes mariés le même jour. Etonnant, non ?