Chaque année, l’Université de Shanghaï publie un classement mondial des universités. Cela devient un marronnier pour les journaux qui, peu ou prou, ressortent les mêmes conclusions et génèrent les mêmes commentaires de la part de leurs lecteurs, notamment par rapport à la position (faible) de la France. Voir par exemple ici ou ici ou là.
Je ne discuterai pas ici de la pertinence d’un classement des universités, ni de ses conséquences sur le monde universitaire (pendant que le gouvernement français se demande comment améliorer notre position, certaines universités américaine refusent désormais de fournir des données aux classeurs). Je pense que cela méritera un billet en soi.
Commençons par regarder quels sont les critères utilisés pour ce classement. Il ne s’agit pas, en fait, d’un classement mais de 5 classements dans 5 champs disciplinaires différents : Sciences Naturelles et Mathématiques ; Sciences de l’Ingénieur, Technologie et Informatique ; Sciences de la Vie et de l’Agriculture ; Médecine Clinique et Pharmacie, Sciences Humaines et Sociales. Chaque université reçoit une note dans chaque discipline en fonction des critères suivants :
1. Le nombre d’anciens étudiants et de professeurs actuellement en poste ayant gagné un prix Nobel ou la médaille Fields (le “prix Nobel des maths”).
2. Le nombre de chercheurs faisant partie d’une liste de scientifiques hautement cités (donc “célèbres” dans leur domaine respectif).
3. Le nombre d’articles publiés.
4. Le nombre d’articles publiés dans les 20% de revues les plus prestigieuses pour le champ en question.
5. Pour les sciences de l’ingénieur, les fonds dépensés.
Ces critères ont évolués au fil des années pour prendre en compte les critiques adressées aux premiers classements. Tout d’abord, le classement en 5 grandes disciplines évite de pénaliser les universités plus actives dans un champ moins porteurs en terme de citations et de publications qu’un autre, ou si vous préférez, de favoriser les universités ne faisant que de la biologie. Un classement global existe toujours mais est plus sujet à controverses. Ensuite, les prix Nobel apportent maintenant un bonus à l’université où ils ont étudié et non plus uniquement à celle où ils travaillent. Enfin ne sont plus comptabilisées que les publications dans Nature et Science mais dans les 20% de revues prestigieuses, ce qui évite de nouveau un biais pour certaines disciplines (je n’ai jamais vu un article de math dans Nature ou Science par exemple).
Ce classement évalue donc l’impact scientifique de chaque université mais en aucune façon leur performances pédagogiques ou le salaire des étudiants à leur sortie. Il y a plusieurs raison à cela. Tout d’abord, mesurer la qualité pédagogique est très difficile. Sur quoi se baser ? Il n’y a pas de test international à passer. Si vous demandez leur avis aux étudiants, vous aurez de fort biais culturels et très rapidement une pression des universités pour être bien notées (ce qui serait aussi dans l’avantage des étudiants). Mesurer le salaire des étudiants à leur sortie demanderait une base de donnée actuellement inexistante. Et puis comment comparer les salaires entre la Chine et la Suisse ? Une autre raison est le récent boom scientifique chinois. Ce n’est pas un hasard si l’Université de Shanghaï s’est lancée dans ce classement. Il est relativement vital, pour la Chine, de savoir où envoyer ses doctorants, où former ses futures élites scientifiques.
Il existe des classements alternatifs. Notamment celui du Times, celui de Newsweek (que je n’ai pas réussi à trouver sur leur propre site), celui (ridicule) de l’école des Mines, celui de l’Université de Wuhan (qui voit l’EPFL en France...). Personnellement, pour l’Europe, j’aime bien celui (ceux) de l’Université de Leiden parce que le critère est relativement simple: le nombre moyen de citations normalisé par rapport au champs disciplinaire. Tous ont leur défauts, mais beaucoup donnent le même classement de tête.
Voici un résumé par pays des résultats. Le nombre d’universités classées dans le top 100 pour une des cinq catégories, reparties par pays est :
Etats-Unis 308
Royaume-Uni 50
Canada 26
Allemagne 20
Japon 19
Pays-Bas 15
Australie 12
Suisse 11
Israël 10
Chine 10
Suède 9
France 9
Belgique 8
Italie 6
Danemark 6
Corée du Sud 4
Singapour 4
Inde 2
Finlande 2
Russie 1
Brésil 1
Espagne 1
Norvège 1
Le total est légèrement supérieur à 500 parce que les top 100 sont souvent des top 107 quand il est impossible de départager des universités aux scores identiques.
Comment expliquer la faible position de la France ? Non, ce n’est pas à cause de la dispersion des universités, les universités américaines le sont tout autant. Ce n’est pas non plus à cause de la langue utilisée. Je veux bien que les anglais ou les américains soient favorisés. Mais comment expliquer que la Suisse, les Pays-Bas ou le Japon fassent mieux que la France ? Vous noterez en passant que la plupart des journaux comparent la France aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, ce qui génère beaucoup de commentaires de lecteurs sur le biais pro-anglophone ou pro-américain de l’étude, mais se gardent bien de comparer la France à l’Allemagne qui a pourtant un système relativement proche, une taille comparable, etc.
Il y a trois facteurs majeurs selon moi pour expliquer cette faible place. En premier lieu, la recherche se fait assez peu dans les universités mais dans les organismes (CNRS, CEA, INSERM, INRIA, etc.). Certes ces organismes sont de plus en plus souvent rattachés à des universités, mais cela n’est pas toujours évident dans les signatures des articles. Bien sûr, les universitaires français font de la recherche mais leur charge d’enseignement est comparativement bien plus élevée que dans les autres pays.
Et cela m’amène au deuxième point : la France traite très mal ses universités. Ses élites (politiques, économiques, journalistiques) passent par les grandes écoles. Combien de pays ont un ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche qui n’est jamais passé par l’université et n’a jamais fait de recherche ? En conséquence, l’université est souvent considérée comme une filière poubelle (à l’exception de la médecine-pharmacie et du droit) et l’Etat investi deux fois moins d’argent pour ses étudiants universitaires que pour ses étudiants en Grandes Ecoles. Mais ces écoles ne font pratiquement pas de recherche et sont quasi absentes du classement de Shanghaï (à l’exception de l’ENS). Mme Pécresse a récemment reconnu que le système dual français Grandes Ecoles - Universités posait problème. Elle s’est bien gardée d’annoncer comment elle allait le résoudre (ni même si elle en avait l’intention).
Le troisième point, dans la lignée du second, vient du modèle universitaire français, qui a aussi cours en Italie, en Espagne, en Russie (trois pays également mal classés par rapport à leur contribution scientifique) et qui laisse une plus grande place au mandarinat, au prestige (des grandes écoles entre autres) et au centralisme.