J’ai découvert il y a peu cette nouvelle base de donnée appelée SCImago. Son but premier est de concurrencer Thomson Scientific, l’entreprise qui mesure les facteurs d’impact des journaux. Mais SCImago propose aussi des données sur les différents pays. Comme son accès est libre, j’ai pu charger le nombre de d’articles publiés et de citations reçues par différents pays1 pendant les 10 dernières années. Je me suis aussi servi de Wikipédia pour avoir une estimation de la population et du PIB de ces mêmes pays. J’ai mouliné le tout... et voilà ce que ça donne.
Regardons tout d’abord quels sont les pays qui comptent, en regardant le nombre de milliers d’articles publiés par chaque pays en 10 ans. Les 22 pays qui ont publié plus de 100000 articles sont :

La domination américaine est donc établie2. Et d’une large tête puisqu’il faut additionner la production des 4 pays suivants pour arriver à un nombre équivalent.
Deuxième information importante : la position de la Chine. Honnêtement, vous l’imaginiez plus haut ou plus bas ? Les chiffres ci-dessus donne le nombre total d’articles en 10 ans, mais ne donnent aucune idée de l’évolution dans le temps. Heureusement, SCImago nous permet de faire des jolies courbes comme celle-là :

Hé oui ! Il y a 10 ans la Chine arrivait en 9e position, entre la Russie et l’Espagne. Elle est aujourd’hui 2e... Ca c’est du grand bond en avant !
Troisième fait qui saute aux yeux dans la première liste : ce classement ressemble au classement des pays en fonction de leur PIB. Le graphique qui suit représente le nombre d’articles publiés en fonction du PIB (j’ai ajouté l’Europe des 15). La corrélation entre les deux est impressionnante, n’est-ce pas ?

Bon, les plus riches produisent le plus, les Etats-Unis en tête, la Chine rattrape son retard. C’est très bien. Mais, en dehors des boums économiques, ce classement est peu susceptible de changer. Il ne nous permet pas, par exemple, d’évaluer l’efficacité des différents systèmes de recherche. Il nous faut aller plus loin.
Quels sont les pays qui, indépendamment de leur taille ou de leur richesse, ont une recherche de qualité ? J’avais écrit qu’on mesure la qualité de la recherche au nombre de citations reçues plutôt qu’au nombre d’articles publiés.
Le graphique ci-dessous montre le nombre de citations reçues par habitant en fonction du PIB par habitant. Les couleurs reflètent le nombre de citations divisé par le PIB. La taille des points est proportionnelle au nombre d’articles publiés. Plus on se déplace vers la droite, plus les habitants sont riches. Plus on se déplace vers le haut, plus les habitants sont scientifiquement productifs. Plus on se déplace vers le violet, plus le pays gère efficacement son argent dans la science3. Plus les points sont gros, plus le pays produit d’articles.

Tous les pays ne sont pas fortement investis dans toutes les disciplines scientifiques et, je l’avais dit dans le billet précédent, les habitudes de citations varient fortement d’une discipline à l’autre. Il est donc plus correct de comparer les pays dans une seule discipline. J’ai choisi les neurosciences puisque c’est celle qui m’intéresse. Deux remarques toutefois : il s’agit d’une discipline où il l’accès à des équipements coûteux se fait plus sentir que pour, disons, les mathématiques ; ensuite il s’agit d’une discipline relativement jeune avec un fort développement dans les dernières années et la “tradition” scientifique d’un pays a donc un peu moins d’influence que pour d’autres domaines.

Globalement, on pourrait mettre la “moyenne” à l’Europe des 15, l’Allemagne, la Belgique, l’Australie, l’Autriche. Voyons comment se situent les autres pays.
Du côté des “mauvais élèves” :
Le Luxembourg est un paradis fiscal qui ne fait quasiment pas de recherche.
L’Arabie Saoudite et la Norvège sont des puissance pétrolières qui n’ont pas besoin de beaucoup investir dans la recherche pour être riches. Attention, la Norvège reçoit plus de citations par habitant que la France, mais elle pourrait faire beaucoup mieux étant donné sa richesse.
La Grèce et l’Irlande ont eu un développement économique assez récent. Ils se sont donc déplacés vers la droite plus vite que vers le haut.
Hong-Kong, Singapour et le Japon. Face à des chiffres similaires, j’avais eu l’an dernier la conversation mail suivante :
“Par ailleurs, pensez vous que l'on pourrait attribuer le faible résultat de la Corée du Sud et du Japon à une question de langue? Ou publient ils en anglais très majoritairement?
Il est vrai que le décompte des citations favorise les papiers bien écrits, donc les anglophones. Beaucoup de français se défendent avec cet argument. Mais le nombre de citations par article est plus élevé pour les articles français que pour les australiens, donc l'influence n'est pas si dramatique...
Dans le même tableau, effectivement, le Japon et plus encore la Corée ont des indices de citations par article plus bas que les autres pays. Mais si l'on comptait le nombre d'article par habitant, ça ne changerait pas énormément les choses. Le Japon ne rattraperait pas l'Italie ni la Corée, l'Espagne.
J'ai deux hypothèses, pas forcément contradictoires :
1. Leur R&D est beaucoup plus orientée vers le D que vers le R. Dans le domaine des neurosciences c'est assez marquant : j'ai rarement vu un groupe qui fait de la recherche fondamentale ne pas avoir une partie
robotique dans le labo. Il faudrait regarder le nombre de brevets par habitants.
2. Une culture où la hiérarchie a un poids énorme. Cela ne favorise pas l'esprit critique, l'émancipation des jeunes chercheurs (et leur participation aux conférences) ou l'apprentissage (un étudiant ne demandera jamais à un post-doc et encore moins à un professeur de lui ré-expliquer quelque chose qu'il n'a pas compris). J'étais il y a peu à Okinawa, où les japonais sont en train de construire un institut richement doté pour y attirer énormément d'étrangers. L'idée est que ce centre serve à apprendre aux japonais la "culture" (ou plutôt la pratique scientifique) occidentale. Et c'est vrai que certains labos que j'ai vu ressemblaient plus à des usines à la chaîne qu'à des labos occidentaux.
Du côté des “peut mieux faire” : l’Italie, l’Espagne et dans une moindre mesure la France. Trois pays relativement importants dont la production scientifique est diminuée par une recherche privée assez faible et une recherche publique souffrant d’un mandarinat excessif.
Du côté des bons élèves, une flopée de petits pays très dynamiques (la Suisse, la Suède, la Finlande, Israël, les Pays-Bas, la Hongrie, la Nouvelle-Zélande) et trois gros pays anglophones (les USA, la Grande-Bretagne, le Canada). La palme du nombre de citations par habitants revient à la Suisse. Celle du nombre de citations par million de dollars revient à Israël.
On peut imaginer plusieurs facteurs explicatifs. Concernant les petits pays, ce sont des pays dont l'économie est très dépendante de l'innovation. Je connais un peu la Suisse. C'est un pays enclavé avec peu de ressources naturelles. Son économie a toujours été portée par des activités à faible volume matériel (difficulté du transport) et forte valeur ajoutée : horlogerie, banque, agroalimentaire (chocolat, lait en poudre), chimie. C'est donc assez naturellement que le pays fait un gros effort pour la R&D (2.9% du PIB). A droite comme à gauche, le soutien à la recherche ne fait pas débat.
Autre fait saillant, ce sont des pays où l’esprit du capitalisme domine. Est-ce que la science se développe mieux en milieu capitaliste ? Est-ce que le capitalisme se développe mieux s’il est accompagné de progrès scientifiques ? Est-ce que science et capitalisme partagent un esprit commun (éthique protestante, universités humboldtiennes) ? Est-ce que le nombre de citations ne reflète qu’un type de science, ultra-compétitive ? Je pense que toutes ces explications peuvent trouver des arguments en leur faveur.
Voilà, je vous laisse tirer vos propres conclusions, argumenter dans un sens ou dans l’autre, vous amuser avec d’autres disciplines si vous le voulez. Et si quelqu’un a une idée pour faire des animations dans ce genre, je suis preneur...
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1.Je me suis restreint aux 55 pays ayant publié plus de 10000 articles en 10 ans, plus le Luxembourg afin d’avoir des statistiques complètes pour l’Europe des 15 (EU15).
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2.Oui mais euh c’est pas juste : si l’Europe des 15 comptait pour un pays, on arrive premiers avec 4102000 articles. En même temps, maintenant c’est l’Europe des 25 et j’ai la flemme de faire les stats complètes et puis l’Europe n’est pas un pays.
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3.Pour bien faire, il faudrait diviser le nombre de citations par le budget de la recherche et non le PIB du pays, mais je ne dispose pas de ces chiffres.