“J’entends par « morale de l’individualité » la disposition à faire des choix seul dans la mesure la plus grande possible, des choix concernant les activités, les occupations, les croyances, les opinions, les devoirs et les responsabilités. Et en outre à approuver cette sorte de conduite – une conduite autodéterminée – comme la conduite propre à un être humain, et à rechercher les conditions dans lesquelles elle pourrait s’exercer le plus pleinement. C’est dans cette approbation – non seulement pour son propre compte, mais également pour les autres – que l’impulsion en direction de l’individualité devient une disposition morale. C’est là la manière dont les êtres humains devraient vivre, et être privé de cet exercice de l’individualité est non seulement considéré comme le plus grand malheur, mais également regardé comme d’une moindre valeur morale.
    (…)
    [A partir du XIII° siècle en Europe] les occasions saisies virent surgir progressivement un nouvel « idiome » de conduite et de caractère : l’individu humain, prétendant être moralement souverain sur lui-même et s’engageant à vivre une vie gouvernée par ses propres choix.
    (…)
    Cette disposition morale rend approprié de considérer les sociétés humaines comme des associations d’individus, et non pas comme des communautés au sens strict.
    (…)
    [Le processus européen d’émancipation a engendré deux types de sujets] D’un côté, il y a ceux qui ont choisi la voie de l’individualité, qui ont créé et développé des occasions de s’engager en des activités qu’ils ont choisies eux-mêmes et de nourrir des croyances et des opinions qu’ils ont choisies eux-mêmes. Et par rapport à ceux-là, la société moderne tendait à devenir une association d’individus choisissant pour eux-mêmes ce qu’ils feront et ce qu’ils croiront, et s’engageant dans une grande diversité d’activités changeant rapidement et souvent concurrentes, nourrissant une grande diversité d’opinions changeant rapidement, identifiant leur bonheur au fait de choisir par eux-mêmes, et engendrant, au cours du temps, une morale appropriée à leur caractère…
 
 
    Contre l’émancipation individuelle : la morale de l’anti-individu et de l’anti-individualisme
 
…Par ailleurs, la tombée en désuétude des liens communautaires accoucha également de sujets incapables de faire des choix pour eux-mêmes et non disposés à en faire, des sujets qui voulaient qu’on leur dise quoi faire et quoi croire, et demandant à leurs gouvernements de prendre soin d’eux, de les protéger et de les diriger.
    (…)
    En bref, les circonstances de l’Europe moderne, dès le XIV° siècle même, n’ont pas suscité un caractère unique – un homme enclin à jouir des occasions nouvelles de choix individuel qui s’offraient à lui,  mais deux caractères indirectement opposés : celui de l’individu et celui de l’homme qui ne pouvait pas parvenir à être un individu (…) Chez certains, sans doute, cette incapacité à répondre à l’invitation à être un individu ne suscita que la résignation ; mais chez d’autres elle fit naître l’envie, la jalousie et le ressentiment. Et dans ces réactions affectives, une nouvelle disposition fut engendrée : le désir violent d’échapper à la difficulté en l’imposant au genre humain tout entier. L’homme frustré par son échec à être à la hauteur de l’invite du temps devint un homme disposé à assimiler le monde à lui-même en détrônant l’individu et en réduisant à néant le prestige moral qu’il avait acquis : il devint un militant « anti-individu ».
    (…)
    [Cet « anti-individu »] a essayé de développer une morale appropriée à son caractère et à sa condition, une morale assez forte et convaincante pour le soulager du sentiment de culpabilité et d’insuffisance provoqué par son incapacité à embrasser la morale de l’individu. J’appellerai cette morale la morale du collectivisme.
    (…)
    Avant la fin du XIX° siècle…une morale de l’ « anti-individualisme » avait déjà été engendrée pour répondre aux aspiration de l’ « homme masse » - l’homme incapable de choisir par lui-même ou peu disposé à le faire. Dans cette morale, la « sécurité » est préférée à la « liberté », la « solidarité » à l’ « esprit d’entreprise » et l’ « égalité » à l’ « autodétermination » : chaque homme est reconnu comme un débiteur qui doit quelque chose à la « société », une dette qu’il ne peut jamais rembourser et qui est par conséquent l’image même de son obligation envers la « collectivité ».
 
    Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’en ce début de XXI° siècle, et tout particulièrement en France, le règne de la « morale de l’anti-individu » bat son plein. Oakeshott, cet immense philosophe britannique disparu en 1990, était un prophète non pas de malheur, mais de lucidité !  
        
 
 
Michael OAKESHOTT :
« Morale de l’individualisme »
 versus
« morale du collectivisme »
 
(extraits de Morale et politique dans l’Europe
moderne, 1957 ; Les Belles Lettres, 2006)