Détribalisation et horreur tribale
						
							


Par Jacques Baillet *

	Sans avoir saisi ce que signifie la « détribalisation », on ne peut comprendre le malaise profond d’une société hexagonale lancée sur la voie du ratage – au moins si l’on évalue sa situation de manière comparative à celle des grands voisins dans le passé et le présent. 
	Evoquer la tribu pour parler d’une nation aux prétentions extrêmes comme la France peut apparaître de l’ordre de la provocation. Et pourtant l’on ne peut rien analyser tant que l’on n’a pas admis l’existence d’une fatalité neurobiologique inscrite dans le génome qu’a trié la sélection naturelle darwinienne.
	Pour  permettre de se repérer dans les comportements du Primate humain en corrélation avec ceux des cousins primates et du vivant, la « grille biosophique » met en place trois colonnes, chacune pour un registre que l’on peut dénommer cognitif-opératif, viscérosomatique et sexuel-tribal. Elles sont recoupées par trois niveaux fort évidents chez le Primate parleur, un niveau conscient, sous-rendu par un niveau inconscient et coiffé d’un niveau imaginaire qui existe probablement chez les « cousins », mais que le primate parleur est le seul à pouvoir communiquer. Dans le contrepoint entre le registre cognitif-opératif, superbement utilisé avec des organes sensoriels performants et des mains habiles, les performances de l’homme sont incomparables.
	L’instinct, ce concept longtemps piétiné par les psychologues béhaviouristes, a été réhabilité par Konrad Lorenz. C’est une révélation quand dans Das sogennante Böse (1963) il interprète l’agressivité entre mâles comme un « prétendu mal » contribuant, en fait, à la stabilisation du bon génome, du moins lorsqu’une ritualisation des affrontements minimise les risques de mise à mort des plus « couillus ». Chez le primate humain, le registre sexuel-tribal va apparaître comme une méchante caricature des « stratégies évolutivement stables » du vivant animal. Quand les modifications du génome ont mis à sa disposition une surface de plus en plus grande du cortex, ce qui a été trié par la sélection naturelle n’a nullement été l’intelligence sur plan cognitif-opératif, mais bien l’intelligence machiavelienne, celle qui permet de décrypter les souhaits de l’autre, identiques aux nôtres, et de le manipuler sans s’apercevoir qu’il a été le perdant. Le langage va aussi permettre de transmettre un imaginaire, d’autant plus crédible qu’il est absurde, partagé par le plus grand nombre et compatible avec la tradition. Les dealers imposent l’addiction aux drogues logicielles de la tribu aux adolescents, au moment où leur fonctionnement neuronal les rend particulièrement sensibles aux techniques d’initiation, faisant d’eux des accros parfaits, une clientèle merveilleusement fidélisée. Ainsi s’installe l’horreur tribale dans toute la diaspora qu’elle contribue à renforcer, puisque le contact avec une tribu trop voisine se solde toujours par des affrontements liquidateurs qui permettent aux jeunes guerriers de faire étalage de leur férocité. 
	Cette structure du registre sexuel-tribal reste parfaitement présente chez les contemporains des pays « civilisés. Dans les années 1970, le psychanalyste Didier Anzieu a bien mis en évidence l’illusion groupale à la suite d’expériences menées sur des petits groupes qui, mis à l’isolement, se découvraient toujours comme formidables, unis autour d’un bon leader, avec un bouc émissaire cimentant leur unité. L’illusion groupale, c’est la fin de l’angoisse persécutive, « une étape nécessaire, mais aussi aliénante, fondatrice du narcissisme d’appartenance », qu’illustre bien la naïveté foncière des Dociles-A-Rationalité-Limitée que sont beaucoup d’individus devant un leader machiavellien qui vend les bonnes drogues de la bonne tribu : la leur. 

	La détribalisation, c’est la coupure historique qui a bouleversé cette fusion si perverse mais si douce qui lie dealers et addicts dans la consommation de ces drogues. Compte tenu du lieu de sa naissance, on peut baptiser ce qui la définit la « triade transatlantique ». Bien que les Lumières, qui en sont la première composante, aient été baptisées en pays germanique par Kant et liées par lui à la raison du discours, c’est Désaguliers, un Maçon anglais, qui a relié cette institution à l’opérativité en traçant la piste qui va relier la raison à l’expérience et l’enquête. Le respect des croyances de l’autre, la tolérance, va de pair avec leur confinement la sphère privée, la séparation des Eglises et de l’Etat apparaissant comme une nécessité absolue. Les Droits de l’homme ont été instaurés outre-Atlantique par des Maçons amenés à organiser les rapports entre les émigrants, des Puritains à la foule bigarrée des va-nu-pieds venus de toute l’Europe – sauf de la France. Avec le Bill of Rights, la liberté, le droit de propriété, le droit au bonheur, la méfiance vis à vis des gens du pouvoir élus pour des mandats toujours impérativement limités dans le temps, constituent le deuxième noyau de la « triade ». Celle-ci est enfin complétée par le libéralisme en économie, fruit et moteur de la révolution technico-industrielle, où l’on ne peut obliger personne à vendre ou à acheter. L’arbitrage par l’argent, cet équivalent général du désir, permet avec quelques règles simples un formidable développement économique.
	A la fin du XX° siècle, à la triade fondatrice d’un monde détribalisé va s’ajouter l’invention de la contraception par des chimistes aventureux avides d’argent et quelques femmes bien décidées à soustraire leurs semblables à la sottise des mâles qui souvent les méprisent et leur imposent un chapelet de grossesses pour démontrer leur virilité. Ceux-ci devront désormais vivre dans un monde où les privilèges de la structure tribale ont disparu. Fini le temps où les dealers profiteurs, les bourgeoisies entretenues de l’apparatchikat ou du monde du discours vendent leurs drogues à des addicts satisfaits : voici venu le temps des individus émancipés. Au slogan archaïque et consolateur « Eux très laids, nous les plus beaux » se substitue le terrible questionnement « Que sais-tu faire ? Le fais-tu bien ? Quel est ton prix ? ». Ainsi, à frontières ouvertes au moins sur l’Occident, avec des concurrents motivés par l’argent qui leur donne, enfin, la liberté, et avec une monnaie que l’Etat ne peut plus truquer, la détribalisation apparaît comme difficilement résistible…
	Mais en France l’alliance anti-libérale et anti-individualiste des bourgeoisies entretenues, celle des apparatchiks habitués à la sécurité et des intellectuels « en chaise longue » dealers de la drogue chauvine ou marxienne,  saura s’opposer à cette inéluctable détribalisation qu’acceptent pourtant les voisins…pour le meilleur et pour le pire !

	* Spécialiste de médecine nucléaire, le Professeur Jack Baillet a longtemps enseigné la physiologie dans une Faculté de médecine parisienne. Il est, avec les Dr. J.-P. Demarez et Eric Nortier, l’auteur de De retour de Babel – Une histoire biosophique de l’humanité (Estem, 2003) ; il publiera prochainement (avec une préface du Professeur et Prix Nobel de médecine R. Guillaumin) L’Homme, ses drogues chimiques et logicielles – Les dealers de la détribalisation.