QUAND L’INDIVIDUALISME PASSE L’ARME A

GAUCHE : UN « INDIVIDUALISME » SANS…

INDIVIDU (SOUVERAIN) !





	La bonne nouvelle, c’est que des intellectuels de gauche viennent depuis quelques années de découvrir les vertus de l’individualisme et la valeur de l’individu. Et l’exposent dans un petit tir groupé d’ouvrages : La question individualiste (Le bord de l’eau, 2003) de Philippe Corcuff, Les Règles de la liberté (Plon, 2003) de Monique Canto-Sperber, L’individualisme est un humanisme (L’Aube, 2005) de François de Singly, Politiques de l’individualisme (Textuel, 2005) de Philippe Corcuff, Jacques Ion et François de Singly, Le moment républicain en France (Gallimard, 2005) de Jean-Fabien Spitz et L’Individu contemporain – Regards sociologiques (Ed. Sciences humaines, 2006) sous la direction de Xavier Molinat. 
	Tous entendent rompre avec le traditionnel anti-individualisme… forcené du discours et des pratiques du socialo-gauchisme et le font effectivement en prenant la notion d’individualisme en bonne part : ni le cache-sexe d’un égoïsme trivial, ni un plat repli sur soi, ni une perversion asociale. Mais une volonté d’autonomie où l’individu s’efforce au maximum de choisir par lui-même et de vivre pour soi-même. Voici qui change heureusement des habituelles diatribes provenant du même bord – lesquelles n’ont d’ailleurs pas cessé comme en témoignent la récente réédition du Mythe de l’individu de Miguel Benassayag (La Découverte, 1998/2004) ou la publication de Be yourself de François Flahaut (Mille et une nuits, 2006) assorti de ce sous-titre explicite « Au-delà de la conception occidentale de l’individu » : l’un et l’autre privant l’individu de toute consistance substantielle pour le réduire à l’état de « construction sociale » transitoire. 
	Par contraste, la droite politico-intellectuelle demeure muette dans l’ensemble, du moins quand elle ne voue pas l’individu et l’individualisme aux gémonies pour cause d’atteinte au « lien social », la « cohésion sociale », les valeurs sacrées de la famille et de la nation – et autres fariboles du même genre. Comme si la défense de la pleine responsabilité individuelle et le respect intégral du droit individuel de propriété privée n’avait définitivement plus de sens pour elle…

	La mauvaise nouvelle : l’ individu de gauche est un zombie hypersocialisé

	Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes individualiste de gauche s’il n’apparaissait que ces auteurs ne comprennent en fait pas grand chose à ce dont ils parlent visiblement sans le vivre – et surtout s’ils ne s’évertuaient pas, en voulant récupérer un individualisme jugé incontournable, à le dénaturer complètement et le retourner en mièvre pratique collective et conviviale. 
	Ce gauchissement de l’individualisme repose initialement sur des prémisses pourtant pertinentes, inspirées des travaux des sociologues Anthony Giddens et Ulrich Beck (voir de celui-ci Individualization- Institutionnalized individualism and its social and political consequences, Sage publications, 2002) : la distinction entre deux modernités, la première, classique, caractérisée par le processus « linéaire » de l’émancipation individuelle hors des carcans autoritaires de la tradition et de la communauté – et la seconde, post-moderne, qui approfondit l’individualisation en auto-détermination « réflexive » et en singularisation-différenciation. Est également à juste titre souligné le fait que pour nombre d’individus qui s’en trouvent déboussolés, l’individualisme contemporain de masse est une condition sociale non choisie et demeure à un stade formel (ce que Oakeshott nomme les « individus malgré eux », dont certains deviennent des « anti-individus »…
	Mais tout se complique et se pervertit dès lors que ces intellectuels de gauche néophytes en individualisme dégradent ce dernier en une déconcertante mixture de droit-de-l’hommisme et de néo-collectivisme soft. Leur « individu » post-moderne ne saurait en effet être un « atome », une réalité substantielle indépendante existant pour elle-même : c’est un être profondément formaté par son environnement social (on est proche du poncif de la « construction sociale ». Pour Canto-Sperber, il convient ainsi de « critiquer l’artefact que représente l’individu-atome, indépendant et formellement libre » et de « refuser résolument la conception atomisée de l’individu » : par « atomisé », entendons séparé et souverain propriétaire de soi, l’horreur pour tous ceux qui veulent diluer l’individu dans le magma social et le rendre tributaire de ses rapports aux autres. Ces considérations sont loin d’être innocentes puisqu’elles préparent le terrain au déploiement d’une conception hypersocialisée de l’individu. Selon F. de Singly, « l’individualisation n’est pas opposable au collectif puisque pour que les individus puissent s’épanouir, il faut disposer des conditions sociales et collectives les autorisant à un tel travail » ! Et Canto-Sperber de renchérir : « le seul individu libéral aujourd’hui plausible, psychologiquement et philosophiquement, est celui qui acquiert les conditions de son autonomie dans le monde social »…L’individu qui « se crée lui-même » (Bergson) et fait de sa force d’âme une forteresse intérieure, connais pas. Ou plutôt : à liquider comme illusion, pour pouvoir socialiser en rond.

	Un pseudo-« individualisme » hostile à la libre concurrence

	Cet oxymorique « individualisme social » a pour ennemi l’ « individualisme concurrentiel », support du libéralisme honni. A la différence de Canto-Sperber qui tente laborieusement de récupérer l’ « individu libéral », F. de Singly poursuit celui-ci de sa vindicte. Car « l’individualisme, pour être un humanisme, ne doit pas laisser faire seulement la régulation du marché et la concurrence parfaite », « l’individualisme est donc intrinsèquement politique, se situant dans le camp opposé du libéralisme politique et économique » - une proposition foncièrement collectiviste répétée presque mot pour mot dans sa contribution à Politiques de l’individualisme où elle se conclut sur cette fadaise : « (l’individualisme ) doit créer les conditions sociales et politiques autorisant tout individu à avoir le droit d’être un homme ». Dans cette même perspective, l’indépendance individuelle est congédiée. Après avoir déclaré que « la philosophie politique républicaine demeure bien plus individualiste que certaines tendances du libéralisme contemporain » ( !!!), J-F. Spitz, à qui il arrive d’être mieux inspiré, assène que « les idées pseudo-libérales d’indépendance de l’individu et d’autonomie de la société civile sont des dogmes incohérents et intéressés ». On ne le lui fait pas dire…

	L’individu des socialistes a besoin de béquilles : celles de l’Etat

	C’est au même J.-F. Spitz que l’on doit le fin mot révélant le sens de toute cette opération idéologique de récupération-détournement : « L’Etat n’est pas l’antonyme de l’individualisation : il en est au contraire l’instrument privilégié ». Traduction : l’individualisme ne peut s’accomplir sans l’étatisation de la société. Car l’individu revu et corrigé de ces intellectuels de gauche ne peut par nature pas se tenir debout tout seul comme un grand. Il lui faut des béquilles, que Corcuff appelle des « garanties sociales » et Canto-Sperber des « supports sociaux ». Selon l’auteur des Règles de la liberté, « la formation de l’individu…se fortifie dans l’accès à des moyens collectifs permettant de consolider la conscience de soi individuelle ». Et ces béquilles, qui peut mieux que l’Etat-providence les donner à l’individu ? Nous voici donc tout droit conduits à célébrer l’avènement d’un… « socialisme individualiste » (titre du chapitre 2 du livre de F. de Singly), qui ne saurait se dispenser de faire de l’Etat le providentiel (re)distributeur de la subsistance des « individus » prétendument « autonomes ». L’individualisme de gauche passe donc par la mise en œuvre d’une redistribution encore accentuée, explicitement prônée par F. de Singly : « La singularité (des individus) dépend des richesses – dont la politique définit la distribution et la redistribution » (p.72 de L’individualisme est un humanisme – proposition réitérée pp. 109 et 112), « Il faut une politique de la reconnaissance et de la redistribution » (Politiques de l’individualisme, pp. 126/7). Sachant que par définition ladite redistribution est forcée et administrée par l’Etat, et qu’elle fait des uns des esclaves fiscaux et des autres des assistés, il n’y a plus qu’à fermer le ban !
	Devant tant de sollicitude collectiviste, faut-il s’étonner que ce pseudo-individualisme de gauche ait fini par séduire…Olivier Besancenot ? Dans les Nouveaux défis pour une gauche radicale d’Antoine Artour et Philippe Corcuff (Le Bord de l’eau, 2004), la nouvelle icône du gaucho-trotzkisme déclare dans un chapitre intitulé « Ma génération et l’individualisme » : « Il ne faut pas laisser cette idée (d’épanouissement individuel) au néo-libéralisme ni au capitalisme » et précise : « La question de l’individualisme représente deux défis pour un révolutionnaire de ma génération : réhabiliter l’individu au sein du monde ouvrier et, en même temps, réhabiliter la question collective auprès des jeunes générations où l’individualisme au mauvais sens du terme est superdéveloppé » (p.141). Pour ce faire, il peut compter sur son camarade Michel Onfray. Après avoir inauguré sa trajectoire intellectuelle si médiatisée en éloquent champion de l’anarcho-individualisme dans La sculpture de soi (Grasset, 1993) où il vantait « l’absolue souveraineté sur soi », le « nietzschéen de gauche » s’est mué en vigilante conscience morale de l’ultra-gauche anti-libérale, étatiste et collectiviste – inventant du même coup ces merveilles : l’anarchisme d’Etat et l’individualisme assisté (qui aurait enchanté le regretté Philippe Muray)…

	L’ « individualisme » allégué de tous ces bons auteurs implique-t-il que les individus peuvent librement contracter pour travailler comme et autant qu’ils veulent, s’auto-organiser pour instruire et éduquer à leur gré leurs enfants, s’assurer contre la maladie et prévoir leur retraite sans être « solidaires » malgré eux de tous les irresponsables du monde, choisir qui ils veulent aider et comment, gagner leur vie sans être asservis aux travaux forcés fiscaux, faire respecter leur droit de vivre en sûreté par l’auto-défense ? A chacune de ces très concrètes questions mettant en jeu la souveraineté et la responsabilité individuelles, la réponse est bien entendu négative. Aussi bien, et pour ces raisons mêmes, la conclusion est sans appel : cette nouvelle rhétorique de l’individualisme de gauche relève au mieux de la mascarade, et au pire de l’escroquerie intellectuelle pure et simple.

										A.L.