Par Vincent Valentin *


Max Stirner (1806-1856) occupe une place marginale dans l’histoire de la pensée. Le bicentenaire de sa naissance est passé inaperçu. Dans les manuels de philosophie ou d’histoire des idées, il n’a généralement droit qu’à deux ou trois lignes, le minimum pour évacuer un anarchisme jugé trop radical pour ne pas être superficiel. A l’exception notable de Marx, qui lui consacre de nombreuses pages, certes très critiques, de L’idéologie allemande, peu de grands penseurs l’ont choisi comme interlocuteur. En bref, il n’est pas pris au sérieux. C’est pourtant l’un des plus grands défenseurs de l’individualisme, dont la pensée est très actuelle, en ces temps d’incantation à la solidarité et autres attitudes « citoyennes ». 
C’est donc une très bonne surprise de voir un éditeur belge, Labor, proposer une édition de poche de son seul livre, L’Unique et sa propriété. Cela nous donne l’occasion d’évoquer l’œuvre incomparable de ce « maître en individualisme », pour autant que cela puisse exister. 

Le livre doit être situé dans son contexte. Stirner propose une critique radicale des positions défendues par les hégéliens de gauche et en particulier par Feuerbach. Celui-ci critique la religion mais, d’après Stirner, ne fait que séculariser le christianisme et crée ainsi une nouvelle idole, l'Humanité, à laquelle le moi devra encore se soumettre. « Nos athées sont des gens pieux » conclue Stirner. Par extension, toutes les catégories visant à libérer l’homme s’avèrent des pièges : la justice, l’humanisme, les droits de l’homme, ne sont que de nouvelles superstitions. Tous les projets « émancipateurs » s’appuient sur l’Etat et n’ont qu’une réalité : encadrer, guider, moraliser la liberté individuelle. Et plus le projet se veut libérateur, plus il est dangereux : la Révolution elle-même, est prétexte à l'oppression du Moi. 
Face à ces philosophies, chacun doit entreprendre un long travail de réappropriation de soi, s'extraire de la gangue des idées générales et abstraites, déceler la duperie et dégonfler les baudruches des multiples embrigadements politiques. Il faut se laver de tous les mensonges dont la pensée est saturée : religion, morale, dieu, conscience, parti, devoirs et toutes ces « bêtises dont on nous a bourré la cervelle et le cœur ». Contre la philosophie spéculative, contre le déroulement de la raison dans l’histoire, Stirner affirme que « c’est l’absence de pensée qui sauve ».
	Les premières pages de L’Unique donnent la mesure : « Ma cause n’est ni le divin ni l’humain, ni le Vrai, ni le Bon, ni le Juste, ni le libre etc…mais seulement le Mien (…) Pour Moi, il n’est rien au-dessus de Moi ! ». Stirner ne défend pas l’individualisme (il n’utilise pas ce terme) mais l’égoïsme. Il l’assume tranquillement, non comme un droit, mais comme une réalité. Nous sommes tous des égoïstes, les catholiques les premiers, si préoccupés du salut de leur âme. Seulement certains en sont conscients, les autres le vivent mal ou le dissimulent derrière des idoles, qui ont pour nom Dieu, la nation, l’Etat, le peuple ou l’humanité, et leur donnent l’illusion de servir une autre cause qu’eux. Pour décomplexer l’égoïsme, Stirner entend briser toutes les notions, tous les concepts qui réduisent notre liberté. 
	Le Moi est unique, irréductible aux catégories dans lesquelles on cherche à l'enfermer. Parler d’ « homme » est trop général ; l’« Unique » refuse d’être défini comme homme abstrait, réifié dans sa commune appartenance à l’humanité. Entre l’homme abstrait, nié dans sa singularité à force d’être universalisé, et l’homme social, prisonnier de sa communauté d’origine, Stirner défend le moi, l’Unique moi. « Dieu et l'Humanité n'ont basé leur cause sur rien qu'eux-mêmes. Je baserai donc ma cause sur Moi ».  

La force du propos bouscule bien des notions que l’individualisme classique pourrait accepter. Les droits de l’homme, le libéralisme et la démocratie sont ainsi « retournés » contre l’individu. Les droits de l’homme, tels que définis par les Révolutions américaines et françaises, expriment pourtant une défiance vis à vis de l’Etat et de l’ensemble des pouvoirs sociaux. Il s’agit de protéger chacun contre l’arbitraire et l’ingérence dans sa vie, d’affirmer le droit à une sphère privée. On ne voit pas de meilleure garantie pour la liberté individuelle. Pourtant, Stirner les repoussent, dans un temps, notons-le, où la philosophie des droits de l’homme n’a pas encore dérivée vers sa forme abâtardie des droits sociaux. Ils portent selon lui une définition de l’Homme restrictive pour le Moi. Il s’agit d’imposer une norme de comportement sous couvert de protection. On garantit à l’individu des droits à la condition qu’il « se comporte en Homme ». 
Si la charge peut paraître exagérée par rapport à la conception d’un libéral comme B. Constant, elle anticipe en revanche étonnamment un certain nombre de dérive actuelle. Au nom de la dignité, les « droits fondamentaux » autorisent en effet aujourd’hui le législateur et le juge à imposer à un individu une norme de comportement. C’est l’exemple bien connu de l’affaire du « lancer de nain », jugée par le Conseil d’Etat en 1995, dans laquelle on interdit à un nain de participer (et de gagner sa vie comme cela) à un jeu qui consiste à le lancer le plus loin possible. Il s’agit alors explicitement de protéger l’individu contre l’atteinte à sa propre dignité. Dans cette perspective, un fort courant doctrinal, heureusement encore peu suivi par la Justice, plaide pour que les droits de l’humanité s’imposent maintenant aux droits de l’individu. D’où l’actualité de Stirner, l’un des premiers à avoir perçu les potentialités liberticide du principe d’une définition-protection des droits de l’individu par l’Etat.   
	Sur le même mode, Stirner critique le libéralisme, le libéralisme de son temps derrière lequel on peut voir Hegel ou Guizot. Dans la logique anarchiste, ce libéralisme « humain » est le vecteur d’une imposture : alors qu’il veut libérer l’individu, il ne vise en fait qu’à imposer le règne de la raison, « qui enchaîne chaque homme par l’idée d’humanité ». Ce libéralisme définit les droits en faisant un détour par la nature, la société, de manière non directement liée à la puissance de l’Unique. Contre l’humanisme libéral, il lance : « je cesse d’être un homme libre pour être mon Moi propre (…) car je suis un individu,  l’homme un idéal ». L’idée d’humanité est une invention de la raison, une réalité seconde face à l’évidence de son individualité. Stirner écarte du coup non seulement l’idée de droit naturel, mais celle de droit comme norme transcendant les égoïsmes.  La conclusion tombe, radicale, trop forte pour la plupart des libéraux, dont Stirner accepte les conquêtes pour les dépasser : « tu as droit à ce que tu as le pouvoir d’être. La force prime le droit et ce de plein droit ». La liberté de l’Unique n’est pas fondée sur une éthique de la responsabilité ou sur le développement du libre-arbitre. Cela n’a en définitive pas de sens. Ne compte que la puissance : «  Le droit n’est que ce que les hommes se concèdent mutuellement ». 
	On trouve aussi chez Stirner une critique de la méritocratie comme règle de l’Etat libéral. Par ce principe, juste en apparence, l’Etat nous domestique. Il faut obéir pour mériter sa liberté, jouer le jeu social pour être reconnu porteurs de droits. Etre libre, c’est servir.  Stirner renverse donc la perspective : ce qui semble une juste règle du jeu social s’avère un élément sournois de domination. 
La critique du libéralisme ne rend pas Stirner plus tendre avec le socialisme ou le communisme, qui représente pire comme atteinte à la liberté. Il n’est pas non plus partisan d’une démocratie débridée par laquelle certains pourraient avoir l’illusion d’une libération. Comme le fait remarquer Albert Lévy, dans son étude sur Stirner et Nietzsche (Stalker, 2006), les deux auteurs s’accordent sur l’idée que la monarchie de la nation est pire que celle d’Ancien Régime parce qu’elle est absolue, moins limitée. La croyance en la libération par l’Etat, figure sécularisée de Dieu le père, demeure et s’amplifie. Lévy le résume avec force : « le citoyen est un protestant politique qui a le droit de communiquer, sans hiérarchie intermédiaire, avec son dieu, l’Etat, et le servir directement ». La démocratie renforce l’idole au lieu de l’abattre. On retrouve là une intuition du libéralisme : la démocratie tend à supprimer l’idée d’un droit de résistance, très forte quand le peuple ne participe pas à la souveraineté. Par conséquent la démocratie ne libère pas mais soumet l’individu à l’Etat. « Plus le peuple est libre, plus l’individu est nié ».

L’Unique est d’abord un livre extraordinairement stimulant, jouissif ; devant ce manifeste, les individualistes les plus radicaux se trouvent déstabilisés. Nulle part la liberté n’a été affirmée avec une telle force. Pas de recherche d’un bien commun qui fonderait notre mutuelle reconnaissance, pas d’idée de justice ou de droit naturel, mais la seule affirmation de soi. Cependant, en même temps que l’on jubile, on s’interroge sur la portée pratique de cet individualisme anarchiste. Le Moi tenu pour indéfinissable, puisque toute définition l'inclurait dans une catégorie à laquelle on ne saurait le rapporter sans le mutiler, on peut se demander ce qui reste de la possibilité d’un Monde commun.
Il faut alors se tourner alors vers la dimension positive de l’œuvre. Stirner ne propose pas un solipsisme. Il accepte la société comme notre état naturel, il en accepte même la restriction naturelle à sa liberté, par l’existence de toute sorte de puissance sociale. L’égoïsme n’est donc pas repli sur soi. La vie sociale, loin d’être niée, doit être refondée sous la forme d’une libre association d'égoïstes. L’association, toujours résiliable, permet au Moi de préserver sa souveraineté et son unicité et constitue pour Stirner les seules contraintes qui soient naturelles et acceptables. 
	Ce qu’il propose évoque les utopies libertariennes ou anarcho-capitalistes, dans laquelle la société trouve un équilibre sans Etat, sur la base d’une entente entre « propriétaires ». Les associations « multiplieront les moyens de l’individu et assureront la sécurité de sa propriété contre les attaques ». S’affranchir du règne de l’esprit, des idoles modernes, c’est détruire l’Etat, le peuple, la nation, le pouvoir, la politique. Laisser faire et aller l’individu au grès de ces échanges avec d’autres individus. 	
De ce point de vue, il n’est pas anodin de noter que Stirner ait traduit et publié les ouvrages de Jean-Baptiste Say et Adam Smith, les premiers à approfondir la possibilité d’une société pacifiée par l’harmonie des intérêts particuliers, sans intervention de l’Etat. Sans doute avait-il compris que si l’on se détourne de l’émancipation par la politique, la seule voie est celle de l’autorégulation par l’équilibre des égoïsmes. 

*Vincent Valentin  est maître de conférence en droit dans une université parisienne et auteur de Les conceptions néo-libérales du droit (Economica, 2002).



Cette  nouvelle édition de L‘unique et sa propriété n’est qu’une réédition
 de la traduction de Robert Leclaire datant de 1899 et déjà republiée
 par Stock en 1972.


OEUVRES DE MAX STIRNER ET DE QUELQUES ETUDES STIRNERIENNES

*  Der Einzige und sein Eigent(h)um a également été traduit en français

-   en 1900 par Henri Lasvignes dans la Revue blanche. Réédition avec une préface de E. Armand et un avant propos de F.Planche, Editions S.L.I.M., Paris , 1948. Réédition en
     2000 à La Table Ronde.
- traduction de R.L.Leclaire, Stock, Paris, 1900.
-	en 1972 par Pierre Galissaire  dans : Max Stirner, Œuvres Complètes., L’unique et sa propriété et autres écrits. Ecrits, traduits par A. Sauge, L’Age d’Homme, Lausanne.
-	De l’Education : le faux principe de notre éducation. Les lois de l’école.
 Introductions de Jean Barrué, Spartacus, René Lefeuvre, Paris, 1974.
-     Anticritique. (Texte inédit en français où Stirner répond à ces critiques, Feuerbach, M.Hess…) in Ni Dieu ni Maître . Anthologie de l’Anarchisme, Vol. I. Maspèro, Paris, 1970. pp.31-36.

Sur Stirner, on peut se reporter à :

Arvon, Henri : Aux sources de l’existentialisme, Max Stirner, PUF, Paris, 1954.
-    Max Stirner ou l’expérience du néant, Seghers,Paris,  1973.
Voir aussi de nouveaux développements dans
 - Les Libertariens américains, PUF, Paris, 1983.
Basch, V.: L’individualisme anarchiste. Max Stirner, Paris, 1904.
Diederik Dettmeijer : Max Stirner , L’Age d’homme, Lausanne, 1979.
Guérin, Daniel : « Stirner « père de l’anarchisme », in La Rue, N° 26, Paris, 1976. pp. 76-89.
- « Un précurseur : Max Stirner (1806-1856) » in Ni Dieu ni Maître . Anthologie de l’Anarchisme, Vol. I. Maspèro, Paris, 1970. pp.9-36.
Lévy, Albert : Stirner et Nietzsche (1903) ; réédition chez Stalker, Paris, 2006.
MacKay, John Henry: Max Stirner. Sein Leben und sein Werk. Berlin, Schuster und Loeffler, 1898, 2 ème ed. 1910.
Münster, Arno : Nietzsche et Stirner , Kiné,  Paris, 1999.
Paterson, R.: Max Stirner. The Nihilistic Egoist, Oxford, 1971.
Penzo, Giorgio: Max Stirner: La rivolta esistenziale, Marietti, Torino, 1971.


Sur les idées de Stirner et les Jeunes hégeliens:

Hook, Sidney: From Hegel to Marx: studies in the Intellectual Developpement of Karl Marx. Ann Arbor Paperbacks. The University of Michigan Press, USA, 1950, 1972.
Lobkowicz, N.:“Karl Marx and Max Stirner“, Demythologising Marxism, La, Haye, 1969.
Löwith, Karl: De Hegel à Nietzsche. Traduit de l’allemand par Rémi Laureillard, Gallimard, Paris, 1969.
McLellan, David: Les jeunes hégeliens et Karl Marx, traduit de l’anglais par Annie McLellan, Payot, Paris, 1972.