Créativité et Envie
dans
La Source Vive
d’Ayn Rand *
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Par José Luis Goyena
 
 
( 1 ère partie )
 
INTRODUCTION
 
De nombreux disciples américains d’Ayn Rand tiennent  La source vive  (The Fountainhead) (1) pour une bonne introduction aux écrits de cet auteur, d’une part, et à l’objectivisme, d’autre part, défini comme « une philosophie pour vivre sur terre ». Si la plupart des thèmes de  La source vive  se retrouvent dans les écrits postérieurs d’Ayn Rand, notamment dans  La révolte d’Atlas  (Atlas Shrugged)(2) , son second grand roman, c’est dans La source vive  que l’individu apparaît sous ses traits les plus radicaux. Il semble difficile, sinon impossible, de faire adhérer Howard Roark, le héros du roman, à une « systématisation » philosophique quelconque (3) , quand bien même il serait porteur d’une philosophie et d’une éthique. Dans cette œuvre, ce personnage se caractérise par une force intérieure qui le rend capable de naviguer à vue en pleine tempête, de supporter l’absence d’une voie tracée à l’avance, de tolérer les attaques destructrices de l’establishment, de ses soi-disant proches, ainsi que de la femme qu’il aime, sans perdre la liberté de penser et de créer. Son « égoïsme » se révèle être tout à la fois sa boussole et sa protection.
Un être qui n’existe que dans l’imagination de son auteur ? Oui et non. Je ferai appel, dans la deuxième partie de ce travail, à mon expérience de psychanalyste afin d’illustrer comment des idées, des comportements et des difficultés partagés par beaucoup d’êtres humains permettent à certains de devenir des individus ou alors annihilent  en eux l’émergence  de toute  individuation.
Le rapprochement entre le roman d’Ayn Rand et certaines notions psychanalytiques mérite quelques éclaircissements. À la différence de doctes études psychanalytiques  sur l’art, mon approche ici ne visera nullement à me substituer à l’artiste ou à reconstruire sa vie et son enfance. Il ne sera pas question non plus des fantasmes sous-jacents à l’œuvre d’Ayn Rand, mais plutôt des échos que « La source vive » suscite dans notre monde interne : en d’autres termes, comment la dimension de sujet se loge en nous et vient colorer et affecter nos sentiments, nos désirs, notre raison, nos craintes et notre intelligence.
Si la créativité et l’envie, ces deux concepts princeps autour desquels s’articule notre travail, ne relèvent pas stricto sensu de la psychanalyse, loin s’en faut, c’est néanmoins l’outil psychanalytique qui permet leur description et la compréhension de leur mode opératoire. Une première précision s’impose. La créativité s’entend comme une capacité dont disposent beaucoup d’individus, mais pas tous. Sous certaines conditions, elle devient vecteur de transformation en ouvrant une personne à son individualité. Le travail de création, en revanche, n’est pas le lot de tous, mais le fait d’individus exceptionnels : ceux qui font preuve d’originalité et d’invention, Roark par exemple. L’envie  se situe aux antipodes de cette  dynamique  de croissance ; elle constitue  ce qu’un être humain porte en lui de plus destructeur. L’envieux détruit parce qu’il ne peut avoir ni l’intelligence, ni la capacité de créer ou de vivre, ni posséder les qualités  de la personne enviée (4).
De part la confrontation des caractères et la charge quasi explosive de créativité et d’envie véhiculés par les principaux  personnages, le roman  La source vive  illustre bien la façon dont nous pouvons nous laisser asservir par l’establishment, qu’il soit externe (l’État et le collectivisme,  pour faire court), ou interne (une organisation psychique  qui refuse sortir de l’enfance et de l’assistanat).
 
LA SOURCE VIVE
Selon Barbara Branden, sa biographe, Ayn Rand choisit comme protagoniste principal de son roman un homme dont la profession renvoie aux multiples facettes de l’activité créatrice (art, science et affaires) : Howard Roark est architecte. Néanmoins, la profession du héros ne constitue qu’une toile de fond permettant l’exposé du thème principal du roman : l’affrontement « socratique » entre individu et collectivité. S’il est possible d’avoir une lecture  politique  de ce thème, c’est néanmoins la lecture  éthique qui s’impose, puisque, comme nous le rappelle Ayn Rand, « la politique est déterminée par une sorte de morale  philosophique que  les hommes acceptent » (5).
Roark et Keating
Dès le premier chapitre, Ayn Rand esquisse deux philosophies de vie antagonistes et deux types d’hommes que tout oppose. Le premier, incarné par Roark, est l’homme capable d’être lui-même (self sufficient), l’homme en possession d’un Moi fort, stable et indépendant qui vit pour et à travers lui-même : « l’égoïste absolu » (6), doté de liberté de jugement, et  capable d’assumer ces jugements envers et contre tout.
Le second, représenté par Keating, se présente comme le prototype même du parasite. Exempt de tout jugement propre, il rejette la responsabilité individuelle, et se nourrit des idées, des jugements et de la créativité des autres. Il vole les qualités de ses pairs pour assurer son existence, il vampirise : en bref, il illustre le type de personnalité que les psychanalystes nomment « faux self », ou personnalité « comme si » (7). Ayn Rand esquisse les traits moraux de ce type de personnalité : « le parasite fait toujours de son mieux avec sa propre imbécillité, au moyen de justifications morales qu’il s’arroge afin d’échapper à la réalisation de sa propre médiocrité ; c’est la chair à canon du collectivisme. » (8) .
Doté de convictions et de valeurs, le premier s’est défini des objectifs de vie  qui sont le produit du travail de son esprit. Sa vie est devenue son intérêt premier : c’est un individualiste.  Le second est modelé et dirigé par d’autres hommes, car l’intérêt des autres l’emporte sur son estime de soi : c’est un collectiviste.
Au début du roman, Roark et Keating étudient tous deux l’architecture, le second plutôt  brillamment. Excellent  élève, Keating est aussi le prototype même du « bon » fils, qui n’a pas appris à désobéir et qui a fait siennes les valeurs morales que sa mère, Louise Keating, n’a jamais cessé de rechercher : respectabilité et respect des convenances. Howard Roark, dont les origines restent obscures, est originaire de l’Ohio ; on devine qu’il a très tôt été confronté à l’âpreté de l’existence. Il ne peut dès lors que se positionner en rebelle rejetant un enseignement caractérisé par la routine, les calques architecturaux  du passé et l’absence de créativité.
« Je veux être architecte et non archéologue », énonce Roark au Doyen. « Je n’ai aucun intérêt à faire des projets de villas Renaissance. Pourquoi apprendre à en dessiner, puisque je ne construirai  jamais ? » Et le Doyen, paternaliste,  de répondre : « Mon pauvre ami, qui vous y aidera ? » Ce à quoi Roark rétorque : « La question n’est pas là. Qui m’en empêchera? » (9). Le ton est donné dès les premières pages.
        Autour de Roark, protagoniste principal du roman, s’articulent tous les autres personnages.
Dominique
Dominique Francon, la seule grande héroïne du roman, est une jeune femme délicate et austère. Journaliste à la plume  acerbe, elle est issue de l’aristocratie : son père, architecte  de renom, dirige l’un des cabinets les plus réputés de New York. C’est dans ce cabinet d’architectes que Peter Keating fera carrière ; c’est de ce cabinet qu’Howard Roark sera renvoyé en raison de son originalité. La réussite de Peter Keating est fulgurante. Il gravit les échelons de l’establishment  et acquiert une renommée certaine. Il fait ce qu’on lui dit : il imite, il copie, il obéit, mais il ne crée pas. Pour pallier ce handicap, il aura recours à l’aide désintéressée d’Howard Roark, qu’il admire et envie tout à la fois.
Privé de ressources après avoir été congédié, Howard Roark préfère abandonner l’architecture  plutôt  que de faire des concessions à sa créativité. Il devient ouvrier dans la carrière de granit dont le propriétaire n’est autre que le père de l’héroïne du roman. Le premier grand symbole du roman, le granit, fait ici son apparition. Cette roche renvoie directement au héros, qui  allie force physique et morale, à l’image des édifices qu’il érige, et à son nom, Howard Roark, dans lequel s’entendent les mots anglais hard (dur) et roar (rugir) (10).
C’est dans cette carrière qu’Howard Roark rencontre Dominique Fracon. Elle attire  Roark dans le domaine campagnard où elle vit  quasiment en châtelaine,  et se donne à lui au cours d’une scène aussi passionnelle  que violente. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’elle apprendra l’identité de cet homme qui l’initie, outre à sa sexualité, à la vie. Certaines critiques féministes, toujours  plus proches de la revendication  que de la vie, ont parfois assimilé cette scène à un viol. Qu’en dit l’auteur ? « Roark n’a pas violé Dominique (…) ; c’est elle qui l’a sollicité, et il sait qu’elle le voulait. Un homme qui s’impose aux désirs d’une femme commet un crime affreux. Ce que Dominique aime chez Roark est le fait qu’il a pris la responsabilité de leur relation et de leurs propres actions. » (11). Cette rencontre inédite permettra à Dominique de réaliser la nouvelle et salutaire expérience d’être « perdante », elle qui, jusque-là, ne se concevait que comme éternelle  gagnante.
        Avec le portrait de Dominique, femme au corps fragile et angulaire, enveloppée dans des vêtements                         froids et brillants, et à l’esprit acéré, l’auteur nous introduit au deuxième grand symbole du roman : la glace. La rencontre passionnelle avec Roark marque le début d’un dégel qui ouvrira l’esprit (et le corps) de Dominique à l’individualité.
Gail Wynand et Ellsworth Toohey
Deux autres personnages, Gail Wynand et Ellsworth Toohey, gravitent aux côtés des trois protagonistes principaux. Sorte de William Randolph Hearst (Citizen Kane), Wynand est un magnat de la presse, propriétaire de « L’Étendard » (The Banner), un de ces journaux à tirage colossal qui ne publie que ce que les masses veulent entendre. De ses propres mots, Ayn Rand concevait ce personnage comme le prototype même du self made man, issu d’un milieu défavorisé, les quartiers pauvres de New York, plutôt que d’une grande famille. Devenu un homme puissant, Wynand ne se contente pas seulement d’asseoir son pouvoir par sa fortune colossale, mais exerce aussi sur les autres une domination  destructive.  Pouvant quasiment tout s’offrir, il achète les autres, ou les pousse à écrire des idioties dont les masses raffolent. Progressivement, cet homme d’apparence impénétrable et intraitable dévoile d’autres facettes de sa personnalité et d’autres valeurs, grâce à l’amitié qu’il noue avec Howard Roark. Wynand, insiste Ayn Rand, commet cette erreur fréquente chez beaucoup de grands hommes, celle de placer ses buts dans les autres et de rechercher « la grandeur dans le pouvoir sur les autres (ce qui est une forme de collectivisme  spirituel). Un homme qui aurait pu être un Roark. »  (12) .
         Elsworth Toohey, critique d’architecture dans le journal de Wynand, incarne, dans le roman, le traître. Il prêche la noblesse                 du sacrifice du soi et, via ce sacrifice, vole aux hommes leur propre estime, leur courage, leur vertu et leur honneur, en les     transformant en victimes volontaires. « Toohey est littéralement l’homme sans consistance  l’homme sans contenu ni sens personnel , le parasite qui existe seulement à travers les autres, à travers le pouvoir qu’il a sur eux, le complet, réel et consistant altruiste. L’homme qui, connaissant ses propres méchancetés, veut un monde composé de méchants.  (13) » . Toohey campe l’intellectuel de gauche, pédant, manipulateur  et farouchement opposé à toute idée allant à l’encontre de sa conception de l’histoire. C’est le « compagnon de route » qui bouge dans les cénacles, mais qui est à mille lieues du monde réel. Toutefois, Wynand n’est pas pour autant le reflet inversé de Toohey,  comme le précise Ayn Rand : « Wynand n’est pas l’opposé de Toohey, Roark l’est ; Wynand n’est pas un individualiste – il  ne vit pas comme tel  il aurait aimé en être un, mais il ne l’est pas. C’est cela son inoubliable  pêché. » (14) .
Avec ces cinq personnages dont les vies s’entrecroisent sans cesse, Ayn Rand bâtit une extraordinaire étude de caractères, qui s’articule autour du « principe d’indépendance, clé de voûte de la grandeur humaine ; l’individu absolu est l’homme moral, l’homme parfait. »(15). Ces personnages résistent à une investigation en profondeur, ils sont donnés une fois pour toutes, tels qu’ils sont. Impossible de déceler chez eux des contradictions, des émotions profondes, des rêves ; ils sont absolus, mais renvoient pourtant à toute une palette  psychique, comme le synthétisait Ayn Rand : « Keating : qui ne peut pas être grand et ne le sait pas. Toohey : qui ne peut pas l’être et le sait. Wynand : qui aurait pu l’être. Roark : qui le peut et l’est. » (16) .
Ces quatre personnages évoluent autour de Dominique, véritable clé de voûte du roman, qui n’est pas seulement le centre vers lequel  ils convergent tous, mais également le seul protagoniste à développer sensibilité et intuition dans un univers caractérisé par l’absolu. Seule, aussi, à ne pas tenir de discours philosophique ; seule, aussi, à se transformer de manière positive (17). Mais ce tableau serait incomplet  sans l’establishment,  le sixième personnage, vague, mais toujours présent.
        À ce stade, il convient de préciser la trame du roman, qui s’articule autour de quelques événements : la             passion entre Dominique et Howard Roark et la construction du Temple Stoddart, la trahison de Dominique, la rencontre entre Dominique et G. Wynand, le projet de Cortland Home et, enfin, le dénouement.
La passion entre Dominique et Howard Roark
et la construction du Temple Stoddart
Dominique entretient avec Howard Roark une relation amoureuse torride. Jour après jour, elle l’assistera dans la construction du Temple Stoddard, temple qui ne ressemblera à aucun autre, tant sa conception est audacieuse et va à l’encontre de toutes les idées reçues. La réaction ne se fait pas attendre : tollé général. La presse et les architectes se déchaînent contre Howard Roark, accusé, entre autres, de piétiner avec son projet toutes les conceptions et les croyances. Toohey, heurté de plein fouet dans sa conception de l’architecture et, à travers elle, de l’histoire, mobilise tous les chiens de garde de l’idéologie de l’establishment pour mener une attaque impitoyable contre Howard Roark. Roark se voit contraint de quitter New York et de s’exiler à l’intérieur du pays. Mais jamais il ne renoncera à son désir de construire les plus hauts gratte-ciel de New York.
La trahison de Dominique
Dominique, en comprenant qu’elle ne peut choisir le camp des perdants, abandonne Roark et épouse Peter Keating. Leur union ne dure que deux ans, l’un et l’autre étant conscients qu’entre eux ne souffle pas même la plus minime brise d’amour. Leur mariage  est une alliance  d’intérêts  plus qu’un mariage  de raison. Pour Dominique, il s’agit d’une « fuite dans le succès », une manière de s’étourdir face à l’échec cuisant que vient de subir Roark. Elle n’a pas acquis la maturité nécessaire à une vie  commune avec Roark, dans la mesure où, pour une large part, elle reste dans la passion et dans l’idéalisation de Roark, ce qui l’empêche de voir la réalité et d’y faire face. Cette trahison peut également être considérée  même si ce point de vue diverge de celui de l’auteur et de ses exégètes  comme une blessure des aspects narcissiques de sa personnalité  qui ne supporte ni l’échec ni les déconvenues  de la vie.
Si, comme nous venons de le voir, Dominique utilise Keating pour échapper à la défaite, Keating se sert de Dominique comme tremplin à sa réussite, afin d’obtenir le statut de premier architecte et partenaire de Guy Francon, père de la mariée. Aussi s’adjoint-il l’aide de Toohey, qui devient tout à la fois son conseiller et son guide spirituel, et avale « tout cru » les sornettes que ce néfaste conseiller lui débite. Rappelons, si besoin était, que les réussites architecturales de Peter Keating étaient signées Howard Roark et que Keating, comme beaucoup d’autres, réussit surtout à être créatif et intelligent avec les idées des autres (18).
La rencontre de Dominique et de G. Wynand
Après avoir fait la connaissance de Dominique, Gail Wynand, le magnat de la presse, propose à cette dernière de l’accompagner  en croisière. Au retour, il la demande en mariage, mais Dominique  doit préalablement divorcer de P. Keating. En proposant à Keating un projet d’un million de dollars  (19), Wynand « achète » le divorce et, du même coup, humilie  l’ancien mari de  Dominique. Pour quelles raisons Dominique épouse-t-elle Wynand ? Pour les mêmes raisons qui l’ont poussée à s’unir à Peter Keating : Dominique n’épouse pas un homme, mais une réussite. Si Dominique n’aime pas plus Wynand que Keating, en tant que madame Wynand, elle accède au pouvoir. Avec cette nouvelle fuite dans le succès, il peut aussi s’agir pour elle de tirer un trait sur sa relation avec Roark, qui la révéla  à elle-même  en tant que femme, et les bouleversements  que cette passion produisit en elle.
Wynand, qui ignore tout de la liaison passée entre Dominique et Roark, découvre un jour l’œuvre de ce dernier, et lui confie le projet de construire sa résidence, en dehors de New-York. Une amitié naîtra alors entre les deux hommes.
Le projet de Cortland Home
La construction de logements bon marché suscite une foule de projets architecturaux. Pour Peter Keating, en pleine déchéance morale, la réussite d’un tel projet symbolisera sa résurrection professionnelle. Face à son manque total de créativité, sa seule issue est de faire de nouveau appel à Roark. Pourquoi Howard Roark, l’anti-altruiste  par excellence, accepte-t-il de l’aider ? Voici un extrait de la rencontre entre Roark et Keating :
« Vous recevrez tout ce que la société peut donner à l’homme. Vous garderez l’argent, la gloire, les honneurs qu’il plaira aux gens de vous accorder. Vous recevrez les sentiments de gratitude que les locataires seront capables d’éprouver envers vous. Mais moi j’aurai ce que personne ne peut donner à un autre homme, excepté cet homme lui-même... moi, j’aurai bâti Cortland. »(20) .
Ce passage illustre bien la place réelle de la créativité. Pour Howard Roark, la créativité  est une valeur interne, un travail de l’esprit que personne ne peut lui enlever. Il n’a nul besoin de reconnaissance  extérieure,  car il se sent reconnu en lui-même et par lui-même : c’est l’individu poussé à son plus haut niveau de réalisation. Pour Peter Keating, la créativité  est synonyme de réussite sociale, de reconnaissance extérieure ; elle ne vient nullement le nourrir ni contribuer à sa propre croissance, dans la mesure où toutes ses actions sont dictées par les autres. La propagande idéologique totalitaire  a su très bien exploiter la peur de tout être humain face à ses propres pensées. Elle l’invitait – il n’y a encore pas si longtemps  à se dessaisir du présent pour se consacrer à des « lendemains  qui chantent ».
Le dénouement
La condition qu’Howard Roark fixe à Peter Keating, c’est que Cortland Home soit bâti selon ses plans, sans modification aucune. Keating accepte, mais ne peut toutefois tenir  ses promesses. Sous la pression de l’establishment  des architectes et des promoteurs, il change le projet original, et Cortland Home, une fois bâti, n’a plus rien à voir  avec le projet de Roark. Avec l’aide de Dominique, Howard Roark dynamite Cortland Home. La presse se déchaîne à nouveau contre lui, avec Toohey en première ligne. « Comment ce monstre d’Howard Roark  titrent les journaux – a-t-il pu détruire des logements destinés aux pauvres ? » Même si Gail Wynand  prend la défense de Roark avec fougue et ténacité, se mettant tout le monde à dos (employés, syndicats), il n’en demeure pas moins l’homme qui « fait que Toohey soit possible ; les Toohey sont impuissants par eux-mêmes. »(21). Wynand finit par céder à la pression du conseil d’administration et fait volte face. Dès lors privé d’appui, Roark se retrouve seul, et c’est seul qu’il assurera sa défense devant le tribunal. Ces pages comptent probablement parmi les plus beaux plaidoyers  en faveur de l’individu et de sa capacité créatrice, contre  toutes les formes du collectivisme. Roark est acquitté. Wynand se suicide. Dominique rejoint Roark, qui érige le plus haut gratte-ciel de la ville, la tour Wynand.
Ce roman, qui est bien plus qu’un roman, aborde des thèmes universels pouvant être lus sous divers angles. À mon sens, dans l’esprit de l’auteur, le livre devait illustrer la problématique de l’individu sous l’angle de la créativité et de son opposition au collectivisme. Si nous nous livrons à une rapide lecture politique de « La source vive », nous ne pouvons  que nous interroger  sur l’attitude de G. Wynand, ce self made man qui s’est bâti un empire. Peut-il être considéré comme un représentant de la libre entreprise ? Cet aspect « politique » peut  prêter à confusion. Voici ce que l’auteur elle-même en dit : « La libre  entreprise n’est pas faite par ceux qui restaurent les masses, comme Wynand le fait, mais par les créateurs et les innovateurs qui vont contre les masses, contre l’opinion publique,  contre  toutes  les « tendances » et « courants » (22).
 
 
 
 
 
*Ce texte, largement remanié, correspond à une conférence tenue le 5 avril 1995 au sein de la Ayn Rand French Society.
 
 1. Commencé en 1935, le roman ne fut publié qu’en 1943 par Bobbs-Merrill, après avoir essuyé le refus de douze maisons d’éditions. Deux ans plus tard, The Fountainhead devient un best-seller cumulant, dans ces différentes éditions, plusieurs millions d’exemplaires. En 1949, le roman est adapté au cinéma avec comme scénariste Ayn Rand en personne, et mis en scène par King Vidor, l’un des plus grands réalisateurs de l’époque. Les rôles principaux sont interprétés par Gary Cooper et Patricia Neal. La version française s’intitule Le rebelle.
 2. Publié en 1957, Atlas Shrugged connut un succès retentissant. En 1991, il apparaît à la deuxième place, après La Bible, du classement établi par The Library of Congress et The Book of the Month Club. Pour mieux saisir l’importance de ces romans, il convient de les resituer dans le contexte mondial de l’époque, à savoir la lutte du monde libre contre le nazisme, puis la guerre froide. Si, dans  La source vive , Ayn Rand démontre comment l’indépendance d’esprit et la créativité contribuent au progrès et à la prospérité d’une société, dans « La révolte d’Atlas », elle montre que sans les esprits créateurs, la société serait aux prises avec la sauvagerie et la barbarie.
 3. Selon le premier article d’Ayn Rand publié dans le Los Angeles Times du 17 juin 1962, l’Objectivisme peut se définir à partir de cinq axes majeurs qui renvoient à cinq branches de la philosophie :
1.    Métaphysique : réalité objective.
2.    Épistémologie : raison.
3.    Éthique : intérêt propre.
4.    Politique : capitalisme.
      5. Esthétique : romantisme.
4. Dans son remarquable ouvrage « Morale et politique dans l’Europe moderne » (Les Belles lettres, 2006), Michael Oakeshott illustre comment l’envie, le ressentiment et la jalousie constituèrent, à partir du XVIème siècle, les caractéristiques mobilisatrices des anti-individus.
5. Rand, A.: Letters of Ayn Rand, Edited by Michael S.Berliner. A Dutton Book, published by Penguin Book, USA, 1995, p.223
 6. Rand, A.: Letters …Ibid , p.224.
 7. Le faux self est une notion introduite par D. Winnicott en 1960 pour désigner un type de personnalité fausse qui s’installe à la suite d’un échec dans le développement précoce. Les potentialités du vrai self sont ainsi occultées. Les relations qui s’établissent alors sont fondées sur la docilité et l’imitation.
La personnalité comme si, décrite par Helene Deutsch en 1934, se caractérise par une inauthenticité profonde, mais les porteurs semblent avoir des relations normales avec tout le monde.
En 1975, un pas de plus fut franchi par Donald Meltzer et Esther Bick avec le concept de l’identification adhésive. Dans ce processus d’identification, la relation à autrui, très superficielle, est dominée par le mimétisme. Un tel comportement dans la vie adulte trouve son origine dans les premières étapes du développement du nourrisson.
 8. Rand, A. : Letters…Ibid. p.224.
9. Rand, A.: The Fountainhead, tr. fr. « La source vive », O. Orban, 1981, pp.20-21.
Lorsqu’on assimila H. Roark au grand architecte américain Frank Lloyd Wright, Ayn Rand répondit : « La seule ressemblance entre Howard Roark et Frank Lloyd Wright se situe dans les principes architecturaux de base. De fait, Wright fut un innovateur, défendant l’architecture moderne contre la tradition. Il n’existe aucune autre similitude, qu’il s’agisse des personnalités, des convictions philosophiques ou encore des événements de vie ». Branden, B.: The passion of Ayn Rand, Anchor Books, Doubleday, New York, 1986, p.140.
10. Parmi les différentes traductions du terme roar (vociférer, hurler, rugir), nous privilégions cette dernière, par l’association au lion, qui semble donner la vraie dimension du personnage
11. Rand, A. : Letters, Ibid. p.282
12. Rand, A. : Letters, Ibid. p.282
13. Rand, A.: Letters, Ibid. p.224. A. Rand s’inspira du travailliste anglais Harold Lasky, notamment de son maniérisme, ses sarcasmes, alliée à un sens de la pédagogie quasi scolaire. Il s’agit là des atouts que déploie Toohey pour fasciner son entourage. (L’autre source d’inspiration fut le critique d’architecture Lewis Mumford.)
14. Rand, A. : Letters, Ibid. p.224
15. Rand, A. : Letters, Ibid. p.224
16 .Rand, A. : Letters, Ibid.224.
17. Ayn Rand avait une fois décrit Dominique Fracon comme étant de « mauvaise humeur ». Cité par Barbara Branden, op.cit. p. 134.
18. Tout comme les gouvernants et les hommes politiques sont généreux avec l’argent des contribuables.
19. Il faut garder en mémoire que l’action se déroule vers la fin des années trente ; un million de dollars est l’équivalent, aujourd’hui, de plusieurs millions de dollars.
20. Rand, A. :  La source vive , Ibid. vol. II, p. 275.
21. Rand, A. : Letters, Ibid. p. 224.
22. Rand, A. : Letters, Ibid. p. 224.
 
 
 
LA DEUXIEME PARTIE DE CETTE CONFERENCE SERA PUBLIEE
DANS LE PROCHAIN NUMERO
 
 
 
 
 
 
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Retour sur Jean-François Revel et Philippe Muray, un an après...