Jamais je n’en ai voulu à Claude Durand de ne pas m’avoir soutenu lors de la délibération de la commission d’avance sur recettes. On pourrait à la rigueur considérer le fait de quitter les débats au moment de l’examen de mon dossier comme inutilement théâtral ; il aurait peut-être été plus simple, en effet, de prendre part au vote comme tout le monde ; d’un autre côté j’imagine trop bien ce qu’on aurait raconté si j’avais obtenu l’avance sur recettes grâce à l’intervention de Claude Durand. Parmi les différentes agressions qui ont accompagné la sortie de “La possibilité d’une île”, l’une de celles qui me laissent le souvenir le plus visqueux est sans doute l’article d’éric Nolot dans “Libération” la veille de l’attribution du prix Goncourt. Il s’y indignait à l’avance du scandale que constituerait ma victoire alors qu’il était établi par voie de presse que je voyais François Nourissier à l’occasion, et même qu’il m’était arrivé de dîner avec lui. Si je comprends bien, le fait d’écrire des romans aurait dû selon éric Nolot m’interdire d’avoir des relations, et à fortiori des relations amicales, avec François Nourissier. Chacun ses goûts évidemment, mais pour moi cet article projette une lumière spécialement répugnante sur cette masse de matière molle qu’ éric Nolot trimballe entre ses oreilles, et qu’on doit faute de mieux assimiler à un cerveau. On imagine sans plaisir les petites choses qui rampent à l’intérieur, et qu’on doit faute de mieux assimiler à des pensées ; ce n’est pas bien gai, parfois, la race humaine. Pour moi, qui crois à la loi morale, c’est toujours un pénible paradoxe de constater que ceux qui s’expriment avec sur le plus de ferveur au sujet de la déontologie et de l’éthique sont invariablement, sur le plan humain, de misérables merdes. Ce qui m’apparaît comme paradoxal n’aurait, j’en suis conscient, nullement semblé tel à Philippe Muray ; il est même surprenant qu’il ne soit jamais directement exprimé sur le sujet. Il est vrai que sociologue, et idéologue avant tout, il s’empêchait par là même d’aborder les choses sous un angle directement moral. Il est vrai surtout qu’une telle approche aurait été contraire à sa thèse fondamentale sur la nocivité du Bien. Victime privilégiée de l’éthique, j’aurai toute ma vie été conduit à constituer aux yeux du monde une illustration involontaire des thèses de Philippe Muray - thèses que, par ailleurs, je rejetais en bloc. Une telle rencontre aurait de quoi porter à la réflexion de plus désinvoltes, et il n’est guère surprenant que je me sois constamment montré prudent, voire embarrassé, lorsqu’il était question, en ma présence, de Philippe Muray. Le moment est peut-être venu, malgré tout. Dans les premières pages de sa Critique de la philosophie kantienne, Schopenhauer note qu’un grand esprit mérite, lorsqu’il vit, d’être préservé de toute blessure d’amour-propre, même légère. Aujourd’hui que tout, malheureusement, est accompli (et il ne se passe guère de semaine sans que, relevant telle ou telle savoureuse niaiserie dans la masse de documents dont la société nous abreuve pour contribuer à notre édification morale, je ne songe avec tristesse à ce que Philippe Muray aurait pu en tirer), je peux peut-être, sans remords, songer à me désolidariser de Philippe Muray.
Sauf que, à cet instant précis, je n’en ai même plus envie. C’est peut-être qu’il est tard, ou que je n’ai plus du tout envie de réfléchir, au fond ça n’a jamais été mon activité préférée, j’y ai surtout été contraint parce que je voyais, autour de moi, s’exprimer un peu trop d’imbéciles, mais au fond peu importe, lisez Philippe Muray, percevez sa grandeur et ses limites, continuez le travail, vous pouvez faire tout ça aussi bien que moi.