Dispositifs d’observation
 
 
Sur l’adaptation cinématographique des “Particules élémentaires” je n’ai que des souvenirs fragmentaires, à partir desquels je ne parviens pas à reconstituer une histoire cohérente ; la plupart de ces souvenirs sont liés à des repas, en général dans des restaurants chics. On voit que mon statut social commençait à s’améliorer, et que j’étais de plus en plus fréquemment convié à ce qu’on appelle des “déjeuners d’affaires”.
Le premier de ces souvenirs est certainement un déjeuner au restaurant de l’hôtel Métropole, à Bruxelles, avec le producteur allemand Olivier Berben. Il avait beaucoup aimé “Les particules élémentaires”, et souhaitait en tirer un film. Je ne crois pas qu’il avait grand chose d’autre à me dire ; il n’avait aucune idée du réalisateur, ni de la direction dans laquelle le scénario devait être développé. Je n’avais pas tellement d’idées à ce sujet, moi non plus, mais en tout cas le cadre me paraissait adapté. C’est à l’hôtel Métropole de Bruxelles qu’ont eu lieu les congrès Solvay, qui ont joué un si grand rôle dans le développement de la mécanique quantique ; c’est là que se sont produites ces discussions Einstein-Bohr où les implications philosophiques de l’abandon d’une description causale univoque du monde ont été, pour la première fois, mises en évidence. Et, sans avoir d’idées précises au sujet du scénario, j’étais  alors certain que les concepts quantiques pouvaient, plus encore que dans le roman, fournir un cadre conceptuel à son développement.
J’ai également le souvenir d’un dîner avec Maurice Pialat (enfin c’était plus qu’un dîner, nous avons dû rester cinq ou six heures ensemble). Je me souviens qu’il a été charmant, que nous avons abordé beaucoup de sujets, et que nous étions à peu près d’accord sur tout ; par exemple sur le fait que Van Gogh était un mauvais film, et à tes amours une réussite ; sur Lovecraft aussi, dont il gardait un vif souvenir ; et sur Nabokov, que nous n’aimions ni l’un ni l’autre. Par contre, je ne crois pas qu’il avait d’idées très précises, là non plus, sur le scénario ; et moi non plus, toujours pas. J’ai quand même été surpris, au cours des quelques mois qui ont suivi, qu’il ne me recontacte pas ; et puis il est mort, et j’ai compris que nous nous étions rencontrés un peu trop tard.
Il y avait quand même une idée évidente concernant ce film, qui était de reprendre la formule qui avait si bien marché pour “Extension du domaine de la lutte” : c’est à dire que j’écrirais le scénario avec Philippe Harel, qu’il réaliserait le film ; et, aussi, que José Garcia tiendrait le rôle de Bruno. José Garcia avait été extraordinaire dans le rôle de Tisserand, voilà bien un point sur lequel tout le monde était d’accord. Et, entre Tisserand et Bruno, il y avait une filiation évidente. J’avais fait mourir Tisserand trop tôt dans “Extension du domaine de la lutte”, après sa mort le roman perdait nettement de son intérêt, et c’est le regret de ne pas avoir mené ce personnage à son terme, ne pas avoir exploité tout son potentiel émotionnel, qui était, très directement, à l’origine du personnage de Bruno dans “Les particules élémentaires”. Que le rôle de Bruno soit destiné à José Garcia, voilà bien un point sur lequel je n’ai eu, à aucun moment, le moindre doute.
Cette idée de reprendre l’équipe d’ “Extension...” a dû, vu son évidence, nous venir assez tôt, et je ne comprends pas pourquoi elle a mis si longtemps à se concrétiser ; peut-être parce qu’il fallait un producteur, tout simplement. Je me souviens en tout cas d’un dîner au restaurant La Méditerranée, place de l’Odéon, qui réunissait Olivier Berben et Philippe Harel ; ensuite, les choses se brouillent. Il me semble qu’Olivier Berben voulait à l’époque réaliser un film “international” (c’est à dire tourné en anglais), ça lui paraissait difficile de réunir autrement les fonds nécessaires. Je n’y voyais pour ma part aucune objection - j’habitais déjà en Irlande, et ce bain linguistique forcé commençait à porter ses fruits, je parlais déjà anglais avec une réelle aisance. Philippe par contre ne parlait pas anglais, et n’avait aucune envie de l’apprendre. Je me souviens aussi d’une promenade avenue Franklin Roosevelt, où nous rentrions de déjeuner avec François Samuelson (qui était entre temps devenu mon agent), et où il m’avait demandé si je ne souhaitais pas assurer la réalisation du film moi-même. J’y avais réfléchi quelques heures, avant de conclure que non. ça ne m’intéressait pas, ou je ne m’en sentais pas capable, ou, plus exactement : ça me paraissait davantage un sujet pour Philippe Harel, qui de plus avait déjà dirigé José Garcia, et parviendrait plus facilement à en tirer le meilleur.
Après que je me sois ainsi dégagé de toute implication directe, il y a eu encore, probablement, quelques tergiversations de part et d’autre, et l’on en vint à deux déjeuners qui sont directement à l’origine de la situation présente. Le premier avec Philippe Harel et éric Altmayer, qui reprenait les termes de l’arrangement que je viens de dire (éric Altmayer étant le producteur français). Le second avec Olivier Berben et un réalisateur allemand, où il fut convenu qu’ils réaliseraient, de leur côté, un film en allemand, où je n’interviendrais pas - comme j’écrivais déjà le scénario du film français, il me paraissait inutile et compliqué de participer aux deux.
Je me souviens assez peu du scénario français, mais ce qui m’a frappé est que, contrairement à celui d’ “Extension...”, nous l’avons écrit très vite, avec une facilité surprenante. Philippe était venu chez moi en Irlande, dans l’île de Bere où j’habitais alors ; Clément était, à l’époque, un tout jeune chien. Nous n’avons pas dû y  passer plus d’une semaine. Cette facilité est probablement le signe qu’on avait affaire à un très bon scénario. “L’exécution à proprement parler, note Baudelaire en parlant de Delacroix (mais il pourrait aussi bien parler de lui-même, ou de n’importe qui), ne saurait être assez prompte.” Un scénario, quoi qu’il en soit, a été écrit, et pour moi l’histoire s’arrête à peu près là. J’avais peu à dire, cette fois, sur les décors. Il y avait deux lieux évidents, pour ce film. Le premier la Sky Road, à l’Ouest de Clifden, pour les derniers jours de Michel Djerzinski ; et le second le village de Saorge, pour les scènes où les deux fils sont réunis autour du lit de mort de Janine “qui s’était fait appeler Jane”. Ces deux lieux, il me suffisait de noter leur position sur une carte, et de fournir l’indication à Philippe ; leur intérêt, à mon avis, sautait aux yeux. Sur le casting, je n’avais toujours pas grand chose à dire.
Quelques mois ou quelques années se sont écoulés, et j’ai appris que le film français ne pourrait pas se faire, faute d’avoir réuni des financements suffisants. J’en ai été surpris sur le moment, plus que réellement affecté ; ce n’est que peu à peu, en voyant à quel point Philippe était effondré, que j’ai compris que c’était grave ; que le projet n’était pas simplement reporté, mais, bel et bien, annulé.
Il y a quelques mois, j’ai appris que le film allemand était terminé, et qu’il allait prochainement sortir en Allemagne, puis dans d’autres pays. J’en ai été, cette fois, interloqué ; en réalité, j’avais complètement oublié l’existence du projet. On pourrait croire que je suis dépité, amer de constater que les Allemands ont réussi là où nous avons échoué ; et je suis, si l’on veut, dépité et amer, mais ce ne sont pas, malgré tout, mes premiers sentiments, ni ceux qui dominent : je suis, plus que tout, interloqué. J’ai beau me remémorer certains faits, j’ai beau reconstituer des fragments d’histoire, réussir même à les imbriquer partiellement, je n’arrive pas à reconstituer, dans sa totalité, une histoire consistante (ni au sens de Griffiths, pour reprendre les termes des “Particules élémentaires”, ni à aucun autre). Non, décidément : je n’arrive pas à comprendre comment nous en sommes arrivés là.
 
 
Des événements sont attestés
En référence à un dispositif,
Définissant un moment du monde.
jeudi 24 août 2006
Adaptations cinématographiques (2)