J’ai cessé depuis si longtemps de donner de mes nouvelles qu’il va me falloir commencer par aligner un nombre élevé de phrases informatives, dépourvues de portée générale absolument. C’est avec amusement que je pense à tous ces journalistes qui se sont (du temps où j’étais “romancier”, du temps où j’étais “créateur d’univers”) acharnés à établir que j’étais moi-même dans mes personnages, leurs opinions, leurs préoccupations, que leur biographie était en tout point calquée sur la mienne...
On ne trouvera en vérité dans ce journal, où je parle de ce qui m’intéresse vraiment sur un plan personnel, aucune manifestation d’un tempérament de nouveau réactionnaire, on y cherchera en vain l’islamophobie, le racisme, ou la trace d’une quelconque idée générale. On y trouvera, très banalement en vérité, les préoccupations d’un individu du début du XXI ème siècle, au plus haut point possédé par l’égoïsme du créateur, principalement et presque exclusivement préoccupé par l’avancement de ses petits projets, et par la tambouille du petit milieu culturel auquel il appartient - et dont il dépend, quoi qu’il en aie. J’espère qu’on y trouvera quand même un peu de sexualité, un peu d’amour - je l’espère sans trop y croire.
Et je me situerai pour commencer à un niveau de préoccupation encore plus mesquin, encore plus ras de terre. Si j’ai mis si longtemps à reprendre, c’est en partie que j’avais peur ne plus réussir à maîtriser la fonction Homepage de mon idisk ; et c’est bien ce qui s’est produit, à ma consternation résignée. à peu près complètement dépassé par les logiciels que j’utilise, je viens probablement de détruire les poèmes que j’avais introduits dans la version précédente de mon site. Je me laisse entraîner dans un flot destructeur, un présent perpétuel fait de décrépitude et d’oubli, je résiste de moins en moins, c’est un accroissement d’entropie à l’intérieur d’un système organisé - que nous appellerons “moi”.
Plus simplement, je meurs ; mais on m’a tué, aussi. Les joies de la vengeance sont amères et restreintes ; ai-je réellement le choix ?
Le premier assassin manifesté fut, comme j’ai dit, le journaliste Demorpion. L’assaut, mené avec cette qualité de malveillance cruelle qu’on attribue aux impuissants, me laissa bien diminué, mais avec l’espoir, quand même, de me refaire. Aucun témoin essentiel n’avait parlé - l’exception de ma mère n’étant qu’apparente, car ma mère, au fond, n’a jamais rien compris à ce que j’étais ; elle n’avait rien compris à mon père non plus.
J’aurai quand même vécu en couple, dans ma vie, avec trois femmes - sans compter celles avec qui j’ai eu des relations suivies. “Ne dirait-on pas, monsieur Houellebecq, que vous fîtes le Don Juan ?” Eh bien, j’en suis à présent certain, même cette pauvre F***, toute engluée qu’elle ait été dans ses psychoses, aurait été capable, interrogée, de produire sur moi un témoignage plus vivant et plus significatif que ma vieille salope de mère - et j’en parle toujours sans avoir lu, certain à priori que ma mère était trop égocentrique pour produire, sur quoi que ce soit d’autre qu’elle-même, un témoignage significatif.
Le second assassin s’est manifesté plus récemment, et m’a porté cette fois un coup qui pourrait bien être mortel. Il s’agit d’Arnaud Lagardère.
Il semble aujourd’hui acquis que malgré les promesses formelles, tant écrites qu’orales, d’Arnaud Lagardère, le groupe Hachette ne participera pas au financement du film tiré de “La possibilité d’une île”. Dans ces conditions, il est bien possible que le film ne puisse pas se faire. Il ne s’agit pas cette fois d’une simple piqûre d’amour-propre, épidermique, comme dans le cas de l’insecte Demorpion ; il s’agit d’un coup très dur, et peut-être fatal, asséné en pleine poitrine. Je vacille ; à l’heure actuelle, je vacille.
Bien entendu, j’en tirerai sur le plan contactuel les conséquences prévues - comme je l’ai rappelé, il y a une dizaine de jours, à son secrétariat. C’est à dire que plus aucun de mes livres ne sera publié par une maison d’édition dépendant du groupe Hachette, et ceci dans aucun pays.
Je devrai donc changer d’éditeur en France (Hachette possède Fayard) et en Angleterre (c’est dommage, j’aimais bien l’éditrice d’Orion, mais c’est ainsi). Bien entendu, j’exclurai également de toute négociation à venir les autres succursales d’Hachette - il y en a surtout, si ma mémoire est bonne, en France (Grasset, Stock, Calmann-Lévy...) Il faudra également exclure le “Livre de Poche” (mais pour “La possibilité d’une île” il est malheureusement trop tard, les droits sont déjà signés).
Les journalistes s’intéressent peu à Internet, il faudra donc que je répète tout cela à la presse, dans les semaines à venir. C’est vraiment une perspective pénible, parce que je suis bien obligé de constater que, dans cette affaire, Arnaud Lagardère s’est très mal comporté, alors qu’il m’avait fait, au départ, plutôt bonne impression ; je me suis fait rouler, du début à la fin, par des individus dénués de scrupules à un point presque incroyable. Il est toujours désagréable, et un peu humiliant, d’admettre qu’on s’est fait rouler ; mais c’est ainsi.