Extrait du livre de Sophie Delassein

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Question : Peut de temps après avoir rencontré le succès, vous avez imposé le prix des places de concert à 10 francs. Quelle était l’idée ?

Quelques mois avant que ma carrière ne décolle (en octobre 1972), j’ai été à l’affiche du spectacle de Serge Lama, quatre ou cinq date de sa tournée dans le sud-ouest de la France. J’ai été frappé par le prix des places qui s’élevait à 50 francs - environ 50 euros aujourd’hui. Chaque soir, la salle était vide d’un tiers tandis que, dehors, 300 personnes, principalement des jeunes, se plaignaient du prix exorbitant du ticket d’entrée. J’ai dit au producteur de Serge, Eddie Marouani, que je trouvais ça dommage ; à 10 francs la place, la salle aurait été pleine, il aurait fait rentrer de l’argent et il y aurait eu plus de gens pour me voir. Dès que j’ai eu le pouvoir de l’imposer, je l’ai fait. C’était une des clauses majeures de mes contrats. Ca a duré trois ans, de 1973 à 1976.


Les organisateurs respectaient-ils la clause en question ?

Oui, la plupart du temps. À trois reprises ils ont essayé de tricher mais je l’ai su immédiatement et j’ai fait rembourser un à un tous les spectateurs. Je me souviens qu’à Lille, ils avaient vendu 2800 places à 11 francs. Il a fallut trouver le soir même 2800 pièces de 1 franc. C’était un de mes tout premiers concert à 10 francs, les organisateurs ne savaient pas encore que j’étais intraitable. Enfin ! J’imagine qu’il y avait un marché noir ; peut-être même organisé par les producteurs eux-même. Ce n’était pas de la provocation de ma part, j’étais sincèrement persuadé d’être dans le vrai : il valait mieux une salle pleine à 10 francs la place qu’une salle à moitié vide à 50 francs la place. C’était tout. Je pouvais me le permettre dans la mesure où j’avais un coût de production particulièrement bas. Je remplissais des salles gigantesques avec en tout et pour tout deux musiciens et un ingénieur du son. Quand il y a vingt-cinq personnes à embarquer en tournée, c’est évidemment impossible. J’ai fait scandale, on m’a accusé de casser le marché.


De concurrence déloyale : le prix d’une place pour un concert de Michel Sardou s’achetait entre 30 et 50 francs.

C’est un journaliste du Figaro qui a lancé cette idée de concurrence déloyale. Je proposais un spectacle à 10 francs alors que tous les autres étaient à 50 francs. Peut-être que mon public était moins riche que celui de Michel Sardou !

Je suis bien obligé d’admettre que le scandale était justifié, mais je n’en ai eu vent qu’après. Sur le moment, je ne m’en préoccupais pas, je tournais sans arrêt, j’avais la tête dans le guidon. Ca ne m’a pas éclaboussé. Je pense que le microcosme en a été perturbé, mais je ne vois pas en quoi j’étais concerné. Au final, ma proposition n’a pas déplu tant que ça puisque la tournée en question a été extrêmement fournie. Les producteurs de spectacles ont tous râlé, mais ils s’y sont quand même pliés.


Tout en vous reprochant de les mettre en déficit.

À plusieurs reprises, je leur ai demandé de me prouver qu’ils étaient déficitaires. J’attends toujours les preuves. L’organisateur du festival Paléo de Nyon, en Suisse, que j’ai revue des années plus tard, m’a dit qu’il avait perdu de l’argent. C’est vrai que dans le contexte d’un festival, ça pouvait poser problème. C’est vrai aussi que mon système remettait en cause les réductions dont les abonnés bénéficiaient. De fait, ils n’avaient plus aucun privilège, parce que les places ne pouvaient décemment pas être vendues à moins de 10 francs. Mais je n’avais pas étudié la question. Beaucoup de professionnels disaient que c’était une aberration, mais il y a quand même eu un producteur, Roland Hubert, qui a assuré deux ans de tournée dans ces conditions et qui n’a pas fait faillite, du moins pas à ce moment là. Il faut croire que c’était faisable. Je doute que les gens aient perdusde l’argent parce que je me faisais payer au pourcentage sur la recette. J’avais un cachet minimum de 5000 francs, je donnais 10 % à chaque musicien, 10 % au sonorisateur, et 10 % à l’imprésario. S’il y avait une recette supérieure à cette somme, je touchais un pourcentage. Il aurait fallu que je me produise dans des salles vraiment minuscules pour que cela ne soit pas rentable.


Pourquoi avez-vous arrêté ce système ?

À cause de l’inflation de mon spectacle, et de l’inflation tout court. Plus le temps passait et moins on avait de chose pour 10 francs. J’ai tenu bon pendant trois ans. La quatrième année, j’ai donné une série de concert au cirque d’hivers où le prix des places était à 18 francs. Mais il y avait dix musiciens sur scène, un mime, une jongleuse et un metteur en scène (le comédien Philippe Avron). Nous n’avons pas perdu d’argent grâce à l’éclairagiste André Diot : voyant que je n’avais pas prévu de budget lumière (je n’en avais jamais eu auparavant), il a emprunté pour un mois le matériel de la SFP. J’ai eu tout le matériel gratuitement, ce qui m’a évité de plonger. Ca m’a fait prendre conscience que le système était plus fort que moi. J’ai arrêter de m’occuper personnellement de l’aspect financier de mes spectacles. Mais j’ai toujours veillé à ce que le prix des places ne soit pas exorbitant, étant donné que je n’ai jamais eu de coût de production énorme. (...)


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Né quelque part

Auteur : Sophie Delassein

Catégorie : Biographie sous forme d’interview

Date de parution : Octobre 2005






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