Article paru le 3/4/1954 dans la revue "Détective"
Par la route des avalanches, dans un décor "texan" de rochers arides, une guimbarde asthmatique et sans frein, digne de figurer dans les comics américains de 1925, nous transporte de Bessans à Bonneval sur Arc. Bonneval est un village typiquement savoyard de 160 habitants, baigné par les eaux de l'Arc, torrent vert et hargneux qui dégringole en cascades du col de l'Iseran. Plus pour longtemps, d'ailleur : l'électricité de france (encore elle !...) lui prépare un autre lit. Tignes est de l'autre côté du col et l'on murmure que... Mais ceci est une autre histoire.
L'hospitalité de M. Etienne Charrier, le maire de Bonneval, est de celle qui compte dans la vie d'un journaliste. Curieuse figure que celle de cet homme. Aîné d'une famille de huit enfants, il quitta le pays pour embarquer comme cuisinier dans la marine de commerce, parce qu'il y avait chez lui trop de bouches à nourrir. Il n'y revint que douze ans plus tard, en 1934. Entre temps, il avait travaillé aux cuisines des plus grands hôtels de New-york, de Chicago et du Canada. Accessoirement, il avait été aussi bootlegger, et nul mieux que lui ne savait tirer parti des soutes à charbon des paquebots pour y planquer des marchandises qu'on préfère ne pas mettre sous le nez des douaniers. Enfin, histoire d'occuper ses loisirs, il avait appris cinq langues.
Il a rapporté des U.S.A. des idées modernes et un dynamisme qui ont incités ses citoyens à le porter à la municipalité sans qu'il se soit présenté aux élections. Les mêmes, aujourd'hui, lui reprochent parfois, en toute amitié, de voir trop grand. "Tu te crois encore en Amérique ?" lui disent-ils...
D'un pas vif, il nous emmène à l'Ecot, son hameau natal. Il connait l'histoire du chemin muletier, pierre par pierre. Ici, les vestiges d'un village détruit par une avalanche rocheuse au XIIème siècle, là, l'empreinte d'un pied dans la roche, et dont on raconte quelle fut laissée par un saint persécuté.
L'Ecot se dresse sur un piton rocheux, face à l'Iseran. C'est très certainement le hameau le plus haut d'Europe. On y compte encore quatre feux, abrités dans des maisons faites de grosses pierres males taillées et posées les unes au-dessus des autres en équilibre instable. Dès que la couche de neige atteint une certaine hauteur, l'Ecot est totalement isolé du reste du monde. Pas de téléphone, pas de route, rien. Comme à Bessans, bêtes et gens se terrent dans la salle commune, et ils attendent le printemps. En cas de nécessité, les plus jeunes chaussent leurs skis et descendent à Bonneval. Si c'est cela, le "splendide isolement", et bien ! vive le métro !
Nous y avons surpris, au milieu de ses brebis, M. Joseph Bourgeois, un doux vieillard de 75 ans qui, pendant un demi-siècle, fut, lui aussi, chauffeur de taxi à Paris après avoir été pompier à la caserne Château-Landon, au temps où les pompes à incendie étaient encore tractées par des chevaux. C'est une impression curieuse et vraiment extaordinaire, dans l'acceptation la plus large du terme, que d'évoquer Paris avec ce noble vieillard, en ce site puissamment ingrat dont Joseph Bourgeois se refuse désormais à descendre. En attendant la mort, tout seul, il lit mélancoliquement les mémoires de Jeanne Bourgeois, son homonyme, plus connue sous le nom de Mistiguette....
On nous avait dit de Pierre Blanc, le célèbre guide de Bonneval sur Arc, que ses pairs appellent la Pape, et qui fut l'un des premiers avec l'anglais C.-F. Meade à s'illustrer sur les pentes de l'Everest : "c'est un homme phénoménal" ou "c'est un vieil original", selon la qualité des sentiments que lui vouent les uns et les autres. Mais tous avaient été unanimes à reconnaitre que l'existence prodigieuse de Pierre Blanc méritait d'être racontée aux enfants des écoles. D'ailleurs, ce pape aurait sa place au musée Grévin.
Son sobriquet lui fut donné, il y a plus de cinquante ans, à l'époque où, dans l'ombre de son père, Blanc Le Greffier, ainsi nommé parcequ'il avait une jolie écriture, guide fameux lui même, il se livrait à la contrebande des moutons entre l'Italie et la France. A ceux qui lui demandaient d'où venaient ses bêtes, Pierre Blanc répondait : "de chez le Pape". Le nom lui est resté.
Cet homme de 73 ans, étonnamment alerte (il fait encore toutes les escalades classiques, et une marche de quinze kilomètres n'est pour lui qu'une banale promenade apéritive), cet homme qui a visité la moitié de la planète, qui a dîné à la table des Lords, ses clients, qui avait une banque à Chamonix, avant la guerre, un solide compte en livres sterlings, cet homme vit aujourd'hui chichement, dans une maison délabrée qu'il n'a jamais voulu abandonner, entre sa femme dont la santée chancelle et l'une de ses filles, infirme. Cependant, il ne désarme pas, il est infatigable. Par exemple, avec l'abbé Arnaud, le jeune curé de Bonneval, il grimpe comme une chèvre, très haut, pour aller vérifier les pluviomètres de l'E.D.F. En bas, il tient la cabine téléphonique du village, élève ses trois vaches et son mulet et fait lui-même son papier à cigarettes. Son père, Blanc Le Greffier, qui ne se séparait jamais de sa carabine, a fait de lui un montagnard d'une trempe exceptionnelle. Mais il semble, malheureusement, que la race de ces hommes soit en voie d'extinction.
La pape a tant de souvenirs que ceux-ci se détruisent les uns les autres dans sa mémoire plus fatiguée que ses jambes. Néanmoins, il n'a pas oublié ses trois assauts de l'Everest avec C.-F. Meade.
Le retentissement des expéditions françaises de l'Annapurna a été tel qu'on ignore plus, maintenant, les rudes épreuves qui attendent l'organisme humain au-dessus de six mille mètres. Ace propos, raconte le pape, je me souviens avoir découvert, un matin, tous les sherpas évanouis sous leur tente. Il règnait là-dedans une épouventable odeur de vomissures.
Entre nous, je faisais le fier, mais je ne valais guère mieux ! Son frère cadet, Justin Blanc, qui se surnomme malicieusement lui-même le pap...illon, tient boutique à quelques pas de chez Pierre. Sans avoir connu le retentissement de celle de son frère, sa carrière de guide fut quand même lordement remplie. Il a notamment participé à l'une des expéditions de l'Everest, au cours de laquelle un de ses pieds fut partiellement gélé sans qu'il en eut conscience. Ses facultés avaient été extrèmement éprouvées par l'altitude et, à ses compagnons qui l'adjuraient de réagir, de se déchausser, de soigner son pied, il hurla en guise de réponse : "Je suis content ! JE SUIS CONTENT !"
Mais son souvenir le plus cruel, c'est de Laponie qu'il l'a rapporté, pendant la guerre 1914-1918. Soldat dans un bataillon de chasseur alpins, il y connut, en effet, l'atroce température de -54°.... A présent, Justin Blanc est un homme de santé délicate, qui regarde jouer à la belote dans son café et qui n'a qu'un seul remord : avoir tué trop de chamois.
A 17 ans, le pape se lança à l'escalade du mont Cervin, accompagné de son père et de l'ancien ministre de la guerre Messiny. Depuis, pas un col, pas une aiguille, pas un glacier de la chaîne des Alpes, tant du versant français que des versants suisses et italiens, ne l'a rebuté. Toujours en compagnie de Mead, un ami de trente-quatre ans, il est allé ascentionner en Corse, aux Indes, en Egypte, etc...
Dès mon plus jeune âge, dit-il, j'ai eu la passion des haites altitudes. Ah ! si seulement c'était à refaire...
Avec quel enthousiasme il le referait ! Certes, chaque année, il retrouve de vieux clients britaniques, mais ce n'est plus la même chose. Toutefois, ils sont restés "purs" et sincères, ils ne répugnent pas à poser leurs coudes sur la table graisseuse pour trinquer avec le pape, et cette simplicité ravit Mme Blanc. "Oh ! oui, sûr qu'ils ne sont pas fier. Ils ont poutant chez eux des larbins qui leur délacent leurs souliers !"
Ca, c'est un des souvenirs les plus frappants que l'épouse du pape ait ramené de son unique séjour en Angleterre, où elle avait été invité, avec son mari et ses enfants, par un lord enragé d'alpinisme. "Tenez !, ajoute-t-elle, tandis qu'elle s'use les yeux et se déchire les doigts à rafistoler la vieille selle du mulet, il y a deux ans nous avions ici, en pension, deux jeunes filles de l'aristocratie anglaise. Et bien ! elles lavaient la vaisselle, faisaient le ménage, nettoyaient les bêtes avec autant d'ardeur et de bonne volonté que les filles de chez nous.
Car tel est l'esprit de la montagne. Le ministre Pierre Cot, lui-même, s'y est plié de bonne grâce. Lors de l'ascention des Evettes, qu'il fit avec la pape, ce dernier lui dit froidement : "ici, il n'y a pas de ministre qui tienne, si on veut manger la soupe, faut éplucher les patates". Et Pierre Cot éplucha les patates avec une dextérité de deuxième classe rengagé !
Le pape a gardé aussi un souvenir attendri à Mme Hédouart Hérriot, qui fut une de ses meilleures amies. "c'était une rude montagnarde, dit-il, elle ne craignait ni le froid, ni la bise". Nous éclatâmes de rire parcequ'il nous avait avoué, à la secode précédente, qu'elle l'avait embrassé sans façon, la dernière fois qu'ils s'étaient rencontrés !
De la fréquentation de ses clients britaniques et de ses séjours en Angleterre, le pape a acquis, par osmose en quelque sorte, une raideur très britanique, accompagnée d'un flegme et d'un humour demi-teinte. Il faut l'entendre raconter la chasse à courre à laquelle il fut un jour invité de l'autre côté de la Manche. "Savez-vous monter à cheval ? lui avait-on demandé". Comme il se tenait très bien à dos de mulet, il avait répondu oui. "Ah ! misère ! qu'avais-je dis là, s'exclama-t-il. Rien qu'à me regarder grimper sur l'animal, les piqueurs étaient déjà pliés en deux à force de rire ! mais le cheval, lui, ça ne l'amusait pas !"
Dès qu'on aborde le chapitre de ses nombreux et dramatiques sauvetages en haute montagne, le pape devient beaucoup moins loquace. Comme tous les vrais braves, il a la pudeur de ses exploits. Pourtant, il a bien voulu évoquer pour nous le sauvetage le plus dramatique de sa carrière : celui qu'il accomplit sel pour aller ramasser le corp de son frère Auguste écrasé au pied du Mon-Blanc. Depuis, Auguste Blanc repose dans le minuscule cimetière de Bonneval, près de Blanc Le Greffier. Leurs dalles funéraires, rongées par la neige, témoignent de l'héroïsme obscur de ces hommes qui acceptaient de braver la mort pour une livre sterling par jour.
Frissonnant au rappel de ce drame, Mme Blanc murmure à l'adresse du pape :"ça aurait du t'arriver cent foit !".
Car si le pape se réjouit aujourd'hui de son passé glorieux, s'il savoure la satisfaction d'avoir triomphé des difficultés les plus ardues, il ne reste à sa femme que le souvenir de nuits chargées d'angoisses qu'elle passait à l'attendre "pendue" à la radio, et sèchant ses larmes en cachette des enfants.
Gêné comme un gosse à qui l'on rappel le vol d'un pot de confiture, désarçonné par l'intervention de Mme Blanc, qui depuis un moment tirait son aiguille en silence, la pape s'empresse de relancer la conversasion par une anecdote plus drôle.