Carnelevare
Effondrements, démantèlements, ruptures, ouvertures… L’histoire du corps est l’histoire de ce qu’il a traversé, tout autant que ce qui l’a traversé. Comment ne pas être fasciné par sa capacité à dire la souffrance tout en la sublimant, à clamer l’horreur sans perdre de son mystère ? Frédéric Dumain nous invite à explorer le large espace du dedans : celui-là même qu’explorèrent les Académies, de la Specola de Florence aux anatomistes de la Renaissance, en passant par Leonard de Vinci, Signorelli, Cellini…
Le spectacle auquel nous assistons ici n’est pas un carnage, mais une allégorie de la transparence : il nous donne l’accès à notre fors intérieur, ce laissé-pour-compte de notre culture esthétique. Carne levare, c’est lever les chairs pour révéler, c’est l’œil chirurgien qui dissèque et soulève, le plasticien qui œuvre ou qui opère. Cet œil là est sacrilège, qui nous condamne à regarder ce que chacun refuse ou occulte.
La main aussi est chirurgienne. Image cette fois plus présente et plus obsédante – main tendue, mais levée, main en appui, empreinte… – sans cesse sollicitée. C’est également celle du patronyme qui parcourt l’œuvre. Il n’y a d’humain que cette main, figure de l’énigmatique présence.
On a souvent prétendu que la pléthore d’images corporelles tendait à désacraliser le corps. C’est tout l’inverse qui se produit ici. De nouvelles icônes s’imposent par un jeu subtil de palimpsestes, sortes de télescopages entre images anciennes et modernes, postures traditionnelles et froides mécaniques. Car une deuxième lecture, plus transcendante que la première, fait de ce Carnelevare une « élévation par la chair ».
Stéphane GENDRON