Il fut un temps où l’on ne savait rien du visage d’un écrivain et même d’un chanteur. Au pire on connaissait leurs voix, diffusées par la radio ou seulement leurs écrits, pour les auteurs, puisque rien ne les obligeait à ajouter des photographies à leurs concerts de mots.
Ma propre tante a passé toute la soirée avec Jacques Brel sans savoir que c’était lui, alors qu’elle connaissait bien ses chansons.
Ce qui frappe aujourd’hui quand on se présente sur les stands du salon du livre, ce sont ces immenses photos de ceux qui écrivent. Civilisation de l’image, engloutissement dans ce qui ne dit rien de l’écriture. Nous voilà consommateurs d’images à outrance, au point de vouloir toujours voir qui se cache derrière un écrit, une sculpture, une peinture, une musique.
Bien avant de publier dans cette maison, ce qui me séduisait sur le bateau Actes Sud, comme on a coutume de l’appeler pendant la semaine de cette manifestation, c’était de voir que ce sont les couvertures des livres qui ont la vedette ; ce sont elles qui sont affichées en grand et non pas la binette des écrivains. Dans les articles des journaux, qui sont importants pour nos livres, on se prend à espérer à chaque article que ce soit la couverture du roman et non pas le portrait que l’on présente aux lecteurs.
Dociles cependant et résignés sur notre civilisation du paraître, les auteurs fournissent des photos et ceux qui ne fantasment pas sur le plaisir d’être vus les espèrent les plus sobres possibles… Quoi que certains, plus souvent des hommes, se prêtent au jeu de la “starisation” de leur image et posent. Les éditeurs aussi ont fini par considérer que voir celui qui a écrit peut être un argument de vente… Bref écrire dans l’ombre mais surtout publier dans la lumière est la règle. Ensuite vient la valse des photographes… Avoir toujours choisi d’être de l’autre côté de l’objectif, que ce soit celui de la caméra ou celui de l’appareil photo, avoir travaillé avec des photographes, change la perception que l’on a de cet exercice. Elle le rend tout d’abord pénible et jamais innocent. Alors après avoir dit non à bon nombre de photographes et parce qu’il fallait en refaire sous peine d’être immortalisée avec la même tête au fil des publications, j’ai décidé de choisir.
C’est la très belle photo de Laurence Tardieu dans laquelle je ne voyais plus Laurence mais des sentiments qui valsaient sur son visage qui m’a donné envie de connaître mieux les travaux photographiques de Francesca Mantovani. Dans ses portraits d’écrivains aussi bien que dans ses travaux professionnels ou personnels, Francesca illustre parfaitement sa spécialité. En voilà une qui écrit avec de la lumière. Elle joue avec, elle l’extrait d’un visage, elle la projette sur ceux qui regardent ses photos avec une douceur ou une violence qui interpelle.
Alors je lui ai écrit et nous voilà un matin, entre nuages et soleil, chez elle pour la fameuse séance. J’étais confiante, un peu tendue par le mauvais côté de l’objectif comme toujours mais avec l’envie de la laisser mener les opérations. Et puis j’ai senti qu’elle aussi, n’était pas très à l’aise. Exigeante avec la lumière justement, elle n’avait pas ce qu’elle voulait. Elle fronçait un sourcil, restait douce dans ses demandes et je la regardais faire. Elle ressemblait à quelqu’un que je connaissais mais je ne savais plus qui, surtout dans ce moment où, dans un rictus en forme de sourire, elle prenait sa photo. À un moment elle a renversé sur le sol un grand miroir qui se trouvait là et un rayon de soleil est venu s’y refléter et frapper le plafond. Elle a souri, enclenché et son sourire s’est agrandi en vérifiant le résultat. Ah voilà, a-t-elle dit, je crois que je commence à avoir ce que je cherchais… Elle n’a pas dit ce qu’elle cherchait et j’ai repensé aux nombreuses séances auxquelles j’avais assisté au cours de mon métier de journaliste mais surtout à l’une d’entre elles, dans les années 90. Bernard Matussière, photographe de stars shootait ce jour-là le grand musicien malien Salif Keita. Il lui demanda ce qu’il voulait, et Salif qui est un monstre d’humilité et qui a été très rejeté dans son enfance parce qu’il est né albinos, lui répondit dans un immense rire : « Fais- moi beau ». Je pensais que c’était bien cela, se laisser photographier, n’avoir aucune conscience de soi, s’abandonner, laisser la photographe capter ce qu’elle perçoit. J’aurais préféré poser pour rire, partir dans quelque chose de pas sérieux, la malice d’un jeu avec l’objectif qui permet de conjurer la peur. Cette fameuse plaisanterie du bon sauvage qui a peur que la photo lui vole son âme. ce n’est pas si bête après tout. Mais ça ne va pas bien avec ce que cherchent les journaux. L’image de celui qui écrit doit être sobre. L’intimité de l’écriture est si fine et nous nous installons si facilement en elle que la vision de celui qui nous approche pendant des jours, nous souffle des mots, nous interroge, dort avec nous parfois, oui cette image de l’auteur doit le remettre à sa place, réinsuffler une distance qu’abolit trop souvent la lecture de ses écrits.
À la fin de la séance, je pars dans un oubli de ce qui est en train de se passer. Je voyage dans nos conversations; je connais mieux Francesca désormais et elle sait des choses de moi que je n’ai jamais sues. Elle m’avoue qu’elle était angoissée par l’idée que j’ai travaillé autrefois dans la photo, qu’elle s’est mis une pression qui n’était pas nécessaire. Nous en rions ensemble. Elle aime la littérature, regrette la superficialité des rencontres qui est liée à ces brèves séances qui ne seront jamais suivies d’une amitié… Chez elle, la lumière est à fleur de peau, c’est ce qui rend ses photos tellement humaines. Quelques jours plus tard quand elle m’envoie le résultat de sa sélection, je n’ai pas voulu participer à ce choix, je découvre des sentiments, des intériorités, une tête que je ne fais jamais quand je me regarde dans la glace. Je ne sais pas si c’est moi, mais c’est sans doute ce que j’écris qu’elle est allée chercher. Elle confirme ce que je sais des grands photographes, ce qu’ils nous communiquent est au-delà de l’image, une sorte de pensée lumineuse ou sombre. Un invisible sentiment qui se cache très bien dans une apparence d’être là pour toujours. FD
Pour connaître mieux cette photographe: http://www.francescamantovani.com/