Le Lieutenant-Colonel Jaminet
publie cet ouvrage qui sort pour les fêtes....
une belle idée de cadeau... non?
Extrait du chapitre « Entre l’arbre et l’écorce » (Abidjan, manifestation devant l’hôtel Ivoire, 8
novembre 2004)
Derrière le rideau de barbelés, les marsouins veillent. Sentinelles fragiles de cette agora
improvisée.
Le bruit est incessant, les insultes continues. Cris, chants, processions de protestation créent le
sentiment d’un tourbillon permanent. C’est lourd !
Il fait chaud, le soleil tape sur les casques et les gilets pare-éclats. La station debout est
épuisante. C’est difficile !
Psychologiquement, le rapport de force est très déséquilibré. Le marsouin debout derrière ses
barbelés a devant lui la vision d’un nombre d’individus qu’il ne peut compter. S’il ne peut les
compter, c’est qu’ils sont innombrables. S’il essaie de compter ses propres forces en détournant
le regard de la multitude, il ne voit que son camarade de gauche, celui de droite et, s’il est bien
placé, son chef derrière lui. C’est inquiétant !
Soldat professionnel il a l’habitude de recevoir très fréquemment par la radio toutes sortes
d’informations. Ici, il n’a que des informations partielles, il est statique, son sort semble
indéfiniment lié à ceux qu’il a pour mission de contenir de l’autre côté des barbelés. C’est
déstabilisant ! Si le marsouin est une femme, elle peut assister à un casting serré de parties
génitales… et reçoit des hommages en forme de promesses de viol. C’est dégueulasse ! Si le
marsouin est noir de peau, c’est un traître à la « cause » de sa race. Il lui est garanti le sort
habituellement réservé aux renégats. C’est révoltant !
Cela va durer 36 heures, sans interruption. Le PC du régiment est installé dans un angle. Les
antennes des postes radio émergent des plantes vertes comme autant d’anomalies génétiques.
Non loin de là, se tiennent les dizaines de ressortissants qui ont afflué à l’annonce de notre
arrivée. Hommes d’affaire surpris par les évènements, familles ayant abandonné leurs
habitations au pillage, « petits blancs » nés ici, expatriés de fraîche date, binationaux… le
malheur a mis à nu toute la diversité de cette communauté frappée de plein fouet par la haine.
Des femmes pleurent de soulagement. Je regarde avec affection deux petites filles qui jouent au
ballon avec un marsouin. Elles ont l’âge des miennes.
Au milieu du passage habituellement réservé aux clients qui empruntent l’escalier menant au
restaurant situé au sous-sol, une trentaine de marsouins épuisés dorment à même le sol, leur
arme à la main.
Mon adjoint, promu « au feu » Officier logistique du Régiment, réquisitionne 4 étages de l’hôtel
pour faire dormir décemment ceux qui le peuvent. Le réceptionniste est visiblement en plein
cauchemar quand, à la question « qui va payer ? », il s’entend répondre que la facture est à
envoyer au président Chirac.
Des groupes d’officiels ivoiriens évoluent devant le comptoir de réservation en hurlant dans leurs
téléphones cellulaires. Le chef de cabinet du président Gbagbo est dans les parages, des députés
passent. Le président de l’Assemblée Nationale ivoirienne arrive avec le général Doué, chef
d’Etat-major des armées FANCI. Le général Poncet les rejoint pour une réunion de crise qui se
tiendra dans une salle isolée. Chacun semble avoir mesuré qu’un pays entier est au bord du
précipice. Mais lancer un appel au calme dans ce tourbillon est une gageure.
Les agents de l’hôtel se faufilent au milieu de tout ce vaste b….. Ils sont furieux. Leur
établissement est propriété de l’Etat ivoirien. Situation schizophrène où l’ennemi fantasmé du
propriétaire est dans les murs tandis que des frères hurlent derrière des barbelés. Je me souviens
d’une discussion épique avec une employée furieuse qui a fini par m’expliquer pourquoi Dieu
était ivoirien et « évangéliste. » Je me rappelle l’avoir écoutée poliment jusqu’à cet argument
définitif qui m’a conduit à prendre congé l’esprit en déroute…
Pour plus d’infos rapprochez vous de vos sections ou sur le site de l’ANA: