Etats d’esprit
Etats d’esprit
Supposons qu’un beau matin vous vous leviez, et qu’à la suite d’une manipulation chirurgicale effectuée par un savant fou pendant la nuit sur votre rétine et votre cortex visuel, vous vous aperceviez que tout le spectre des couleurs s’est inversé : le ciel vous apparaît dorénavant comme étant jaune, les tomates comme étant vertes, l’herbe comme étant rouge, les frites comme étant bleues, …etc. Effaré(e), vous décidez de ne parler de cette mésaventure à quiconque, et vous reprenez votre vie normale. Au début, il est un peu difficile d’appeler « rouges » des choses qui vous apparaissent vertes, « vertes » des choses qui vous apparaissent rouges, « jaunes » des choses qui vous apparaissent bleues, et « bleues » des choses qui vous apparaissent jaunes. Mais peu à peu, vous vous habituez complètement à votre nouvel état, et votre comportement de catégorisation des couleurs devient parfaitement indiscernable de ce qu’il était auparavant. Personne ne s’aperçoit de quoi que ce soit, et vous reprenez une vie tout à fait normale. Supposons de plus qu’à la suite d’un accident de voiture, vous perdiez complètement le souvenir de votre mésaventure, et uniquement ce souvenir, sans qu’aucune fonction cognitive ne soit atteinte. Votre comportement apparaîtra normal ; vous aurez vous-même l’impression de voir le monde exactement de la même façon que tous vos semblables ; vous n’aurez absolument aucune difficulté pour communiquer de l’information à propos des couleurs : vous vous étiez en effet habitué(e) à appeler « bleu » ce qui vous semblait jaune, et qui apparaît bleu aux sujets normaux, «vert » ce qui vous semblait rouge, etc … ; et du coup, l’inversion de vos sensations n’est absolument pas détectable à partir de votre comportement linguistique. Mais pourtant, le ciel vous apparaît jaune et l’herbe rouge, malgré toutes vos dénégations !
Si tout cela vous semble concevable, une intéressante énigme philosophique s’en suit. Comment pouvez-vous en effet être certain que le scénario que nous venons de décrire ne correspond pas à votre situation cognitive réelle, ou à la situation cognitive réelle de la prochaine personne avec laquelle vous discuterez après avoir lu cet article ? Il semble que rien ne permette de distinguer le comportement extérieur d’un agent au spectre inversé — j’appellerai dorénavant un tel agent un « inversé » — de celui d’un agent normal. Le fait que votre comportement de catégorisation des couleurs vous paraisse normal n’est donc pas un bon argument contre la thèse selon laquelle vous seriez un (ou une) Inversé(e). Par ailleurs, protester du fait que vous savez tout de même bien quelle est la couleur du ciel, et que vous savez que vous le voyez en bleu, n’est pas non plus un bon argument. Selon le scénario que nous avons décrit, c’est le rouge que vous appelez, à votre insu, le bleu. Ou plus précisément, car la terminologie devient ici importante, c’est une sensation de rouge que vous associez au concept d’une surface colorée en bleu. Sans que vous le sachiez, voir le ciel ne vous fait pas le même effet qu’aux êtres humains normaux : cela vous fait l’effet que leur fait, à eux, la vision d’une banane uniformément jaune.
Les expériences de pensée du type de celle que nous venons de décrire sont l’objet de nombreuses discussions en philosophie de l’esprit, et ce depuis fort longtemps. C’est sans doute à John Locke que l’on peut attribuer la première description d’une telle situation, dans un texte qui mérite d’être intégralement cité :
Nos idées simples ne devraient pas non plus être soupçonnées d’aucune fausseté, quand même il serait établi en vertu de la différente structure de nos organes, que le même objet dût produire en même temps différentes idées dans l’esprit de différentes personnes, si, par exemple, l’idée qu’une violette produit par les yeux dans l’esprit d’un homme, était la même que celle qu’un souci excite dans l’esprit d’un autre homme, et au contraire. Car comme cela ne pourrait jamais être connu, parce que l’âme d’un homme ne pourrait passer dans l’esprit d’un autre homme pour voir quelles apparences sont produites par ces organes, les idées ne seraient pas confondues par là, non plus que les noms ; et il n’y aurait aucune fausseté dans l’une ou l’autre de ces choses là. Car tous les corps qui ont la contexture d’une violette venant à produire constamment l’idée qu’il nomme bleuâtre, et ceux qui ont la contexture d’un souci ne manquant jamais de produire l’idée qu’il nomme aussi constamment jaune, quelles que fussent les apparences qui sont dans son esprit, il serait en état de distinguer aussi régulièrement les choses pour son usage par le moyen de ces apparences, de comprendre, et de désigner ces distinctions marquées par les noms de bleu et de jaune, que si les apparences ou idées que ces deux fleurs excitent dans son esprit, étaient exactement les mêmes que les idées qui se trouvent dans l’esprit des autres hommes. John Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, II, chap. 32, § 15.
Bien entendu, le détail de l’argument que développe Locke dans ce texte dépend de sa théorie particulière des états mentaux, qu’il nomme des « idées ». Mais nous pouvons facilement faire abstraction de ces détails, afin d’extraire du texte le point qui nous paraît aujourd’hui crucial. Nos états mentaux, soutient Locke, possèdent deux dimensions que l’on doit soigneusement distinguer. Ils ont d’une part un aspect subjectif, ou qualitatif, qui correspond à l’effet que cela fait d’être dans ces états. C’est ce que Locke appelle les « apparences » dans le texte, et que l’on nomme souvent les « qualia » aujourd’hui. Par ailleurs, les états mentaux possèdent un rôle, ou une fonction, dans la cognition et dans l’établissement des connaissances. Ainsi, l’état qui dans mon esprit représente une violette me permet de reconnaître les violettes, de les cueillir, de communiquer de l’information à leur propos, etc. Selon John Locke, ces deux aspect des états mentaux sont indépendants, et peuvent donc être dissociés. Le rôle joué par l’ « apparence » normale des violettes peut être occupé, chez un agent inversé, par l’apparence des soucis, sans que cela ne pose de difficulté dans la vie cognitive de l’inversé, et sans que cela ne l’empêche d’acquérir des connaissances sur le monde. Autrement dit, que les bananes vous apparaissent jaunes ou bleues n’a pas d’importance, du moment que vous pouvez les reconnaître normalement, les saisir et les manipuler normalement, communiquer normalement de l’information à leur sujet, … etc.
La concevabilité des situations d’inversion de spectre peut-elle nous apprendre quoi que ce soit sur la nature de nos états mentaux ? Si l’on suit Locke, elles montrent au moins que l’on peut dissocier la nature qualitative, subjective, de nos sensations de leur fonction cognitive. Or, la possibilité d’une telle dissociation est incompatible avec une position importante et populaire en philosophie de l’esprit, le représentationnalisme quant aux expériences conscientes.
Selon la version la plus intéressante et la plus forte du représentationnalisme, défendue par Fred Dretske, Michael Tye, et Gil Harman (entre autres), le contenu phénoménal d’une expérience n’est absolument rien d’autre que son contenu intentionnel, c’est-à-dire que le contenu que l’expérience représente. Ainsi, une expérience visuelle de rouge représente une certaine couleur, le rouge (selon les représentationnalistes, cette couleur est une propriétés objective des surfaces, une réflectance), et c’est parce qu’elle représente cette couleur qu’elle nous fait l’effet particulier qui est le sien. Cette position implique que des états sensoriels ayant exactement les mêmes propriétés représentationnelles auront aussi nécessairement exactement les mêmes propriétés phénoménales ou qualitatives. De façon pédante, on dit que les propriétés phénoménales surviennent sur les propriétés représentationnelles. L’existence d’un monde possible dans lequel deux états sensoriels (par exemple, deux états du système visuel) auraient des propriétés représentationnelles identiques, mais des propriétés phénoménales différentes, constituerait donc à elle seule une réfutation du représentationnalisme.
D’où l’intérêt de l’expérience de pensée de John Locke pour le philosophe de l’esprit. Si l’expérience est intelligible, il semble bien qu’on puisse concevoir clairement un monde possible dans lequel certains états du système visuel du sujet “inversé” représentent le rouge, tout en ayant exactement les propriétés qualitatives de la sensation de vert — et inversement. Dans ce monde possible, les sensations de vert du sujet inversé représentent la couleur rouge, et ses sensations de rouge représentent la couleur verte. Ce qui contredit la thèse de la survenance des propriétés phénoménales sur les propriétés représentationnelles.
Les réponses ouvertes pour le représentationnaliste sont les suivantes. On peut d’abord soutenir que l’expérience de pensée n’est pas intelligible, que le monde possible décrit n’existe pas. Ce n’est pas une réponse très intéressante cependant. On peut soutenir que le monde possible décrit existe, mais qu’il n’est pas bien caractérisé : dans un tel monde, les propriétés qualitatives des expériences visuelles du sujet “inversé” se modifient. Michael Tye soutient ainsi que si un état cérébral qui avait pour fonction de représenter le rouge avant l’inversion se met après l’inversion à représenter le vert, être dans cet état ne fera plus le même effet au sujet. La dernière réponse consiste à nier que les propriétés représentationnelles des états changent réellement dans les expériences de pensée d’inversion de spectre. Cela revient à soutenir que la personne “inversée”, quoique son comportement et ses jugements soient en tous points semblables à ceux d’une personne normale, est en fait victime d’une erreur massive : les surfaces rouges causent de façon systématique l’illusion que du vert est présent, les surfaces jaunes l’illusion systématique que du bleu est présent, etc.
On le voit, l’expérience de pensée de l’inversion de qualia pose un problème très épineux au représentationnalisme. A tel point qu’un philosophe naturaliste aussi important que Jaegwon Kim a pu soutenir récemment, essentiellement sur la base de cette expérience de pensée, que l’expérience consciente constituait une exception au physicalisme.
Références :
Alex Byrne, “Inverted Qualia”, Stanford Encyclopedia of Philosophy.
Fred Dretske, Naturalizing the Mind, MIT Press, 1995.
Jaegwon Kim, Physicalism, or Something Near Enough, Princeton University Press, 2005.
Michael Tye, “Swampman Meets Inverted Earth”, in Consciousness, Color and Content, MIT Press, 2000.
Qualia inversées
08/01/08