Etats d’esprit
Etats d’esprit
Considérons deux domaines très différents de phénomènes, par exemple les phénomènes biologiques et les phénomènes physico-chimiques. On peut avoir la conviction physicaliste qu’il existe une dépendance métaphysique entre ces deux domaines, sans pour autant qu’il soit trivial du point de vue épistémologique de comprendre ou d’expliquer les phénomènes d’un des domaines dans le vocabulaire théorique qui s’applique à l’autre domaine.
Considérons la physiologie humaine à titre d’exemple. Depuis longtemps, nous sommes convaincus que la physiologie humaine dépend systématiquement de la physique et de la chimie, au sens suivant : il ne peut exister une différence physiologique entre deux organismes humains s’il n’existe pas des différences physico-chimiques entre ces organismes. Cela n’implique évidemment pas que les explications physiologiques puissent facilement être remplacées par des explications formulées dans le vocabulaire de la physique et de la chimie !
Qu’un problème ne soit pas trivial ne veut pas dire qu’il soit impossible à résoudre, cependant, et les philosophes s’intéressent plus, dans le cas présent, à l’existence d’explications qu’à la nature de ces explications. Or, il semble qu’il n’existe pas de gouffre explicatif entre les explications physiologiques et les explications physico-chimiques. Nous sommes en effet convaincus que les mécanismes physiologiques peuvent tous être décrits, plus ou moins difficilement, dans le vocabulaire des sciences plus fondamentales.
Il en va tout différemment, selon Joseph Levine et de nombreux autres philosophes contemporains, des relations entre le cerveau et l’expérience. Du point de vue métaphysique, nous ne pouvons que constater qu’il existe une dépendance systématique entre ces deux domaines : il semble qu’il ne puisse pas y avoir de différence entre deux esprits, du point de vue de leurs expériences, sans qu’il y ait également une différence cérébrale sous-jacente. C’est au niveau de la connaissance, de l’épistémologie donc et pas de la métaphysique, qu’il y a une réelle différence avec l’exemple de la physiologie humaine. Nous avons une idée très précise de la façon dont les mécanismes physiologiques sont réalisées par des mécanismes physiques et chimiques.
Qu’en est-il en effet de l’expérience ? Je bois une tasse de thé, et son amertume me fait grimacer. Une expérience a donc, en vertu d’une de ses propriétés, un certain effet psychologique. Supposons que l’on cherche à expliquer ce mécanisme psychologique dans le vocabulaire de la physique, ou même, plus simplement, dans celui de la physiologie. Pour ce faire, il faudra commencer par établir un lien conceptuel entre le caractère phénoménal de l’expérience — cet effet particulier que cela fait de boire du thé trop amer — et certaines propriétés neuro-physiologiques. Comment établir un tel lien ? Comment s’y prendre, autrement dit, pour expliquer le caractère purement qualitatif des expériences dans le vocabulaire scientifique ?
Si vous considérez comme Levine que nous n’en avons pas la moindre idée, vous adhérez à la thèse du gouffre explicatif. Il vous reste alors un choix à effectuer : ou bien expliquer l’existence d’un tel gouffre dans le cas spécifique de l’expérience consciente ; ou bien rejeter le physicalisme. Aucune de ces positions n’est confortable, et c’est ce qui rend la philosophie de la conscience si passionnante.
Le gouffre explicatif
13/12/07